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October 8, 2008

Parenthèse d'écriture ;-)))

Pas de panique, j'arrete pas...

Je voulais juste informer les plus fidèles d'entre vous que de temps à autre je laisse Matt tranquille pour des infidélités. A savoir que j'écris des courtes nouvelles que je publie dans la catégorie mystère, sous le nom de David Skida sur le site nousvelles.com, ici:

http://www.nousvelles.com/categorie.php?cat=4

Je ne peux qu'en publier trois en même temps, mais 5 sont déjà passées dessus, dont une en cours d'écriture.

Bien que je ne les publie pas ici, je les ai laissées sur mon blog Yahoo 360.

Voilà, voilà... Au cas où ça vous interesse, allez voir et laissez votre avis là-bas (ce serait super gentil)

A bientôt donc, j'oublie pas Matt, loin de là... ;-)))

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September 11, 2008

Chapitre 19

19

Un éclair blanc. Le néant qui se referme sur l’espace. Un soleil flamboyant de mille feux, plus tard. Les yeux qui se froncent. La nuit encore, plus longue. Puis des mains, beaucoup de mains. Elles palpent partout, de la tête aux pieds. Elles sont chaudes, mais puissantes. Des sons aussi… Un bip régulier, qui rythme les heures. Ou était-ce les jours ? Les paupières qui s’ouvrent sur des formes indistinctes. Elles émettent des borborygmes confus. Enfin, le son d’une voix claire, qui parvient comme une mélodie aux oreilles.

- Monsieur Bullman, vous m’entendez ?

- Où… Où suis-je ?

Sa langue était râpeuse, aussi rêche que du papier de verre.

- A l’hôpital Lenox Hill. Je suis le Docteur Saint-James. Je me suis occupé de vous durant la nuit.

- La nuit ? Ca fait combien de temps que je suis là ?

- Vous êtes arrivé il y a quelques heures à peine.

Les souvenirs affluèrent d’un seul tenant à sa mémoire. L’appartement plongé dans le noir, le Tatoué, les tortures, le venin, Jessica. Jessica ! Il retrouva l’usage de la parole, sous cette pensée.

- Mon amie ? Où est-elle ?

- On en parlera plus tard, reposez-vous maintenant.

Pourquoi sa voix semblait-elle si gênée ?, pensait-il. Il allait protester, exiger qu’on lui dise ce qu’elle avait, mais le médecin lui injectait déjà un sédatif, qui l'assoupit presque instantanément. Matt dormit tout le restant de la demi-journée. Lorsqu’il s’éveilla, il se sentait déjà mieux, peut-être sous l’emprise de la morphine qu’on lui administrait par une aiguille reliée à une poche. La chambre était spacieuse, peinte dans des tons crème. Un tableau représentant une scène champêtre apportait un peu de gaîté. Par la fenêtre, il observait les tours de Manhattan avec perplexité.

Il se demandait qui était l’homme (ou la femme ? ) à qui il devait la vie. Il s’était tant résigné à son sort que son intervention le surprit autant que le tueur. Il aurait aimé le rencontrer pour le remercier, mais il n’avait même pas vu son visage. Peut-être que le personnel soignant en saurait un peu plus, se disait-il. Il empoigna le bouton d’appel pour les avertir de son réveil, et attendit. Pendant ce court répit, il tenta de se mettre assis dans son lit, mais il retomba d’une masse sans y parvenir. Têtu, il réitéra, puis à l’aide de la poignée suspendue au-dessus de lui, il se redressa complètement. L’infirmière de permanence le trouva dans une position intermédiaire lorsqu’elle arriva. Elle le tança, ajusta ses oreillers pour le maintenir et contrôla les données des appareils placés autour de lui. Elle était jeune, et son badge indiquait qu’elle était encore étudiante. Lorsqu’elle parla, Matt était sous le charme de son accent, qu’il devinait oriental. Elle lui dit sa satisfaction de le voir réveillé et en pleine forme étant donné les circonstances, et lui expliqua qu’elle était stagiaire depuis deux mois à Lenox. Matt avait remarqué son trouble lorsque son drap glissa sur son corps à moitié dénudé, seulement vêtu de ces blouses bleues réservées aux patients. Il remit les couvertures dans leur position initiale. La jeune fille avait légèrement rosi. Puis, il lui posa les questions qui lui brûlaient les lèvres.

- Dites-moi… -Il lut le prénom sur le badge- Wafa… Qui m’a amené ici ?

- La police, je crois. Je n’étais pas là cette nuit, j’ai pris mon service à cinq heures. Votre dossier disait que les secours ont été appelés pour se rendre chez vous par un coup de téléphone anonyme. Vous êtes arrivés avec cette femme qui…

Comprenant qu’elle en disait trop, elle mit une main à sa bouche pour s’empêcher de parler, mais Matt insista.

- Je suis désolée, je ne peux pas vous en dire plus. Je ne suis pas autorisée à parler des patients avec qui que ce soit. Je dois juste prendre votre température et vérifier les doses de morphine. Vous avez subi des brûlures consécutives à une électrisation, et nous sommes en train de vérifier qu’il n’y a pas de lésions internes.

- S’il vous plait, Wafa. J’ai le droit de savoir où elle est, ce qu’elle a. Si je peux vous rassurer, je sais qu’elle était mal en point pendant l’agression. Je suis même quasiment certain qu’elle est morte.

La jeune fille hésita un long moment, qui parut durer une éternité. Elle devait peser sa compassion, mise face à sa rigueur professionnelle. Enfin, elle soupira, puis se décida. Pas dans le sens que Matt attendait.

- Je suis vraiment désolée, je ne peux pas…

Elle récupérait déjà ses affaires, puis fit demi-tour, en direction de la porte. Elle avait la main posée sur la poignée, lorsque Matt lui lança une supplique de la dernière chance.

- Wafa ?! Vous êtes mariée ? Vous avez un petit ami ?

Elle s’était raidie. La tête basse, elle suspendit son geste, puis se retourna. Ses yeux étaient humides. Elle avait perdu l’entrain qui l’animait une seconde plus tôt.

- Oui. Il est à Londres, pour ses études de chirurgie. On doit se marier au pays l’année prochaine, si tout va bien.

- Il vous manque, n’est ce pas ?

- Enormément.

- Vous aimeriez qu’on vous laisse dans l’ignorance s’il lui arrive quelque chose ?

- Je ne pense pas, non.

- Je vous en prie, dites-moi tout…

Elle reposa le plateau en inox qui lui encombrait les mains, puis s’approcha du lit. Elle prit au préalable la précaution de vérifier si quelqu’un arrivait dans le couloir. Satisfaite, elle s’assit en face lui et lui prit les mains. Son regard transpirait l’empathie.

- Ne dites rien au Docteur Saint-James, il me tuerait.

- Vous avez ma parole. Je dois savoir, c’est tout.

- Ecoutez, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais vous êtes arrivés dans un sale état, tous les deux. Toute l’équipe a concentré ses efforts sur elle en priorité. Elle est restée inconsciente de son arrivée jusqu’à maintenant.

- Elle est morte ? C’est ça que vous essayez de me dire…

- Non, mais ça ne vaut guère mieux… Elle est dans un coma profond, et on n’a pas de prévisions optimistes pour l’avenir. Si elle tient les vingt quatre heures à venir, ça sera déjà mieux… Mais je crains que son cœur ne tienne pas le choc face aux nombreux coups qu’elle a reçu… On ne peut qu’attendre et espérer pour le moment. Si vous croyez en Dieu, je vous conseille de prier pour elle.

Elle lui tapota la main doucement, en signe de réconfort, puis sortit pour de bon. Matt ne savait pas s’il devait se réjouir ou se lamenter. Il était sûr qu’elle était morte, aussi une part de lui était heureuse de la savoir en vie, de savoir que sa poitrine accomplissait encore le miracle de la respiration. Une autre part se demandait si elle allait pouvoir sortir du coma sans séquelles. Il espérait qu’elle ne serait pas un des corps enchaînés dans les consciences pendant des années, avant qu’un proche prenne la douloureuse décision de laisser la nature faire son œuvre, en débranchant les assistances. Le Docteur arriva, interrompant ses pensées. Il avait la mine sombre, sans que Matt ne devine pourquoi. Saint-James fuyait son regard, l’esprit perdu sur l ‘horizon, à travers la fenêtre. Il lui parla, la tête fixée sur l’extérieur. Pas un moment, il ne se retourna pour lui faire face.

- Monsieur Bullman, je suis heureux de vous voir éveillé. L’épreuve que vous avez subie aurait terrassé plus d’un de mes patients. Vous devez votre salut à un passé que j’imagine sportif.

- Comment va Jessica ?

- Mlle Rampler est plongée dans un coma profond. Je ne vais pas vous mentir. Ses chances de rémission sont minces. On a relevé plusieurs fêlures, un traumatisme crânien, et elle a eu le foie presque explosé sous les impacts. En ce qui vous concerne, le courant électrique n’a pas causé de dommages internes, ce qui relève du miracle. Les points de sortie et d’entrée sont bien sûr carbonisés, mais c’est encore assez superficiel. Après votre sortie, vous devrez suivre un traitement et revenir nous voir pour des examens de contrôle.

- Et ce qu’on m’a injecté ?

- Un venin qui provient des branchies d’un poisson exotique. Rien de bien méchant, les effets sont temporaires. On vous a administré un antidote des plus communs avant votre arrivée… L’équipe de secours, peut-être…

- Ce n’est pas tout, Docteur… Que se passe-t-il ?

- Je voudrais dire avant toute chose que je me suis opposé à ce qu’ils vous rendent visite. Votre état est encore faible, et je ne suis pas d’accord, mais ils ont insisté lourdement, et je n’ai pas eu le choix.

- Qu’y a-t-il ?

- Des Agents Fédéraux veulent vous parler. Disons qu’ils ne sont pas dans de bonnes dispositions vous concernant.

- Faites-les entrer, répondit Matt avec fatalisme.

Le Docteur s’excusa une dernière fois et quitta la pièce. Matt l’entendit murmurer dans le couloir, et la porte s’ouvrit sur deux hommes en costume sombre. L’un d’eux était l’archétype du méchant flic des mauvais films policiers. Sa chemise tachée de graisse sortait de son pantalon élimé. Sa bedaine était en partie visible. C’était encore une victime de la junk-food avalée sur le tableau de bord d’une voiture, entre deux filatures. Bullman en avait rencontré plusieurs comme lui, au cours de ses reportages. Souvent idiots et imbus de leur personne, ils se planquaient derrière leur insigne pour chercher le respect, alors qu’il imaginait sans peine le même homme le soir. Il devait habiter un appartement miteux, et devait passer ses soirées en solitaire devant sa télé, en se goinfrant de bière et de chips. Son statut de célibataire se voyait aussi dans l’état de sa chemise, mal repassée. L’autre agent était plus distingué, aux antipodes de son collègue. Derrière de fines lunettes de vue, son regard était perçant, mettant très surement l’interlocuteur en face lui mal à l’aise. Il provoquait une certaine anxiété, que l’on soit coupable ou pas. Matt ne se laissait plus prendre à ce genre de jeu, même s’il était toujours impressionné et admiratif pour ce genre de personnes capables de créer une véritable présence dès qu’ils passaient la porte d’une pièce. Et incontestablement, celui-ci en était un des maîtres. Il lui présenta son insigne, imité par l’autre fédéral. Matt déduisit qu’il était le chef de ce duo atypique, puisqu’il parla le premier.

- Agent Marsh du FBI, et voici l’Agent Rupper. Vous êtes bien Matthew Bullman ?

- Oui. Installez-vous… Je vous aurais bien offert une boisson, mais je crains de devoir manquer à tous mes devoirs.

Marsh ignora l’ironie dans ses propos, mais Matt vit une lueur glacée s’allumer dans ses prunelles.

- Monsieur Bullman, depuis moins d’une semaine, vous attirez les tueurs comme les mouches attirent la merde.

- C’est le contraire, Agent Marsh.

- Pardon ?, répondit-il, sincèrement étonné.

- Oui, c’est le contraire. Les mouches… C’est elles qui sont attirées par la merde, pas l’inverse. Quoiqu’il existe une espèce de mouches à viande, mais on s’égare.

Marsh soupira longuement, puis se frotta les yeux, sous ses lunettes. Rupper se tenait dans son coin, près de la porte, l’air plus abruti que jamais. Matt était convaincu que ses facéties lui auraient valu une raclée sévère s’il se trouvait dans une salle d’interrogatoire, au lieu d’un lit d’hôpital.

- Ecoutez-moi, Bullman… Jouez au plus malin si vous voulez, mais ils finiront par vous avoir. J’ai eu l’Inspecteur Suisse qui vous a interrogé l’autre jour. Il était encore sur le coup de votre course-poursuite, et du centre de Zurich transformé en Chicago par un ressortissant Américain. Vous avez vu l’état de votre copine ?

- Agent Marsh, répondit Matt d’un ton où avait disparu toute ironie. Je ne peux pas vous en dire plus, puisque j’ignore qui ils sont, et ce qu’ils me veulent…

Marsh l’observait avec attention. Puis, il se redressa, et sortit de sa poche un sac plastique pour pièces à conviction. A l’intérieur, se trouvait un objet que Matt reconnut aussitôt. La réaction de surprise qu’il afficha brièvement n’échappa pas au policier.

- Ce ne serait pas cet anneau qu’ils poursuivent ? On l’a récupéré dans l’appartement, sur un meuble. Tout était parfaitement rangé, sauf ça. Vous avez l’air surpris de le revoir, je me trompe ?

- Non, non, pas du tout. Je suis juste embarrassé que vous l’ayez emballé dans ce sac, c’est tout.

- Pourquoi ? Que signifie-t-il pour vous ?... Ou bien pour eux ?

Matt transpirait à grosses gouttes. Il ne voulait pas parler à qui que ce soit de sa découverte. L’Agent du FBI attendait manifestement une réponse sur la provenance de la bague, autant qu’il lui en donne une.

- Pour eux qui, je sais pas. Pour moi, il s’agit d’un souvenir de mon père (pieux mensonge). Il a fait la campagne de Normandie, pendant la seconde guerre, et il l’avait prise sur un officier SS qu’il avait abattu. C’est pour cela qu’une croix gammée recouvre l’intérieur. Si vous pouviez me la rendre, ce serait sympa, j’y tiens beaucoup. Après tout, elle n’a rien à voir avec ce qu’il s’est passé chez Jessica.

- Mouais… Ecoutez, je vous la laisse. Vous savez que vous avez eu de la chance ? Le Tatoué était recherché par nos services depuis des années, et personne ne lui avait encore échappé.

Bullman parvint avec difficultés à s’arracher à la contemplation du sachet posé au pied de son lit. Il n’écoutait que d’une oreille distraite Marsh, et répondit d’un ton détaché.

- Vous savez, c’est surtout grâce à ce…

Il crut que son estomac allait se liquéfier quand il accorda son attention aux propos du policier, et ne finit pas sa phrase.

- … le flingue était dans votre main. On ne sait pas encore comment vous avez pu lui tirer dans le dos, en étant allongé de la sorte sur le lit. La balle, de petit calibre, a tout de même failli traverser tout son corps pour se loger dans un mur. Vous vous souvenez comment vous avez fait pour récupérer l’arme dans le chevet de Mlle Rampler, la pointer sur lui sans qu’il ne s’en aperçoive, et lui tirer dessus ?

Le jeune homme était abasourdi. Il était persuadé que quelqu’un était intervenu pour le sauver. Etait-il possible qu’il ait fait ce qu’on lui raconte, qu’il ne s’en souvienne plus ? Il en doutait. Il avait vu la main gantée, il avait vu le couteau danser sur sa peau quitter son torse, il avait vu le tueur mourir, puis tomber sur le sol. Mais alors ?...

- Monsieur Bullman ? Vous m’entendez ?

- Euh… Oui, oui. Pardon. Je suis à moitié dans les vapes, et je dois faire des efforts pour me concentrer. Je ne me souviens pas de la fin de l’agression. Il est possible en effet que cela se soit produit de la sorte, mais ma mémoire refuse de me communiquer comment.

- On va mettre ça sur le compte du venin paralysant qu’il vous a injecté. Juste avant de vous évanouir, vous avez probablement réussi l’impensable. Ou alors, le Tatoué était trop sûr de lui et n’a pas vérifié que tout était prêt. Souvent, ce qui perd les tueurs dans son genre, c’est l’excès de confiance en soi.

- Je risque quoi pour l’avoir tué ?

- Pas grand-chose. Sans le savoir, vous avez rendu un sacré service au FBI, et l’état de légitime défense devrait être retenu. Je m’en occupe… Néanmoins, je ne comprends pas non plus pourquoi le corps a vrillé sur lui-même avant de tomber. C’est rarissime…

- Moi non plus. Peut-être y-a-t-il un Dieu pour les miséricordieux, Agent Marsh.

- Peut-être… Je ne crois plus en Dieu depuis la mort de ma femme, et pas plus au Père Noël. Au cas où, ne quittez pas la ville sans me dire où vous allez, Bullman. Je ne voudrais pas vous revoir une nouvelle fois foutre le bordel dans un pays étranger. On a déjà assez de problèmes avec les autorités suisses. Autant que ça se passe sur notre sol… A bientôt…

Marsh et son acolyte repartirent en fermant la porte derrière eux. Matt était interloqué. Qui a pu le sauver, puis lui attribuer le mérite de son geste par la suite ? Il ne voulait plus y penser, aussi, il attrapa l’anneau, qu’il enfila autour du doigt. Comme la fois précédente, il sentait qu’il irradiait quelque chose de puissant. Ses douleurs s’amenuisèrent rapidement, comme si l’objet était doué de vie propre, et soignait ses blessures. Matt appela l’infirmière une nouvelle fois. Quelques secondes plus tard, Wafa refit sa réapparition.

- Wafa, débranchez-moi tout ça, s’il vous plait.

- Mais…

- Allez-y, faites-moi confiance.

- Je ne peux pas, vous devez rester au lit et vous reposer. C’est la morphine qui vous fait sentir mieux, si je l’enlève vous allez souffrir horriblement d’ici une heure ou deux.

- Eh bien, donnez-moi des comprimés dans ce cas. Enlevez-le ou je le fais moi-même.

- Je dois appeler le Docteur Saint-James. Attendez-moi là.

Matt commençait à se lever. La conversation avec les fédéraux, le mince espoir de voir Jessica s’en sortir, le retour de la bague, tout lui avait redonné de l’énergie. Sa démarche était un peu vacillante, mais il arrivait à gérer ses vertiges sans trop de difficultés. Saint-James arriva, plus maussade que jamais. Il semblait même furibard.

- Monsieur Bullman, recouchez-vous ! Vous n’êtes pas en état de sortir du lit.

- Docteur, je ne suis plus un enfant, je ne suis pas mort, et je peux m’occuper tout seul de moi.

- Vous savez ce que vous faites, jeune homme ? Avant de partir, vous devrez signer une décharge, et l’hôpital dégagera sa responsabilité en cas de complications. Pour ma part, j’affirmerai vous avoir mis en garde si vous deviez entamer une procédure contre l’établissement.

- Pas de soucis de ce côté-là. Donnez-moi des comprimés de morphine, et débranchez tout ça.

- Très bien, comme vous voudrez.

Il se dirigeait déjà dans la penderie, d’où il sortit les vêtements dans lesquels on l’avait conduit aux Urgences. Saint-James revint avec un document, pendant que Wafa finissait de lui poser un pansement sur le bras. La salle de bains de la chambre était petite et fonctionnelle. Bullman grimaça quand il vit son visage tuméfié dans le miroir au-dessus du lavabo. Il demanda à Wafa si elle avait sur elle du fond de teint. Elle se mit à sourire coquettement, et sortit le chercher au vestiaire. Matt en appliqua plusieurs couches sur ses hématomes. Ils ne disparaissaient pas complètement, mais au moins les passants n’appelleraient pas la police dès qu’il sortirait dans la rue. Il se trouvait même présentable. Aidé de l’infirmière, il enfila ses habits rapidement, signa la décharge, puis empocha la boite de médicaments que le médecin lui tendait. Il lui tendit une carte de visite, sur laquelle le logo du FBI s’étalait.

- C’est l’Agent Marsh qui me l’a confiée, à votre intention. Il m’a demandé que vous le préveniez de votre sortie, et que vous lui donniez la liste de vos futurs déplacements.

Sans un mot, Matt prit le carton de ses mains, et le glissa dans son portefeuille. Wafa quitta la pièce, après un dernier sourire timide. Il la gratifia d’un clin d’œil amical à l’insu du médecin. Il entra dans le couloir sans un regard pour le lit, Saint-James sur les talons.

- Docteur, je voudrais une dernière chose…

Les traits de l’homme s’adoucirent, pour la première fois depuis leur première rencontre. Matt lut même sur ses lèvres l’esquisse d’un sourire compatissant.

- J’ai compris… Suivez-moi.

Ils enfilaient les corridors interminables, aux sols plastiques luisants, prirent un ascenseur, longèrent un autre couloir, passèrent des portes coupe-feu. Les étages étaient encombrés de soignants en blouse blanche ou verte. De temps à autre, Saint-James donna des recommandations à ceux qu’ils croisaient. Il était sollicité en permanence. Une certaine fébrilité régnait en ces lieux. Matt reconnut chez le docteur un professionnalisme sans failles dans les consignes qu’il donnait. Il semblait connaître chacune des pathologies de chacun des patients de l’hôpital. Au détour de l’accueil, il lui expliqua qu’il était le dirigeant de l’établissement depuis six ans. Il arrivèrent enfin à la porte d’une chambre dont le mur était percé d’une baie vitrée. Quelqu’un avait descendu les stores, bouchant ainsi la vue de l’extérieur. Saint-James ouvrit lentement la porte, et l’invita à entrer. Il eut la décence de le laisser seul avec Jessica.

La pièce était plongée dans la pénombre. Les seuls bruits qui rompaient le silence étaient produits par des machines similaires à celles auquel il était relié, mais en nombre plus important. C’était le seul lien avec la vie qui l’unissait à elle. Il fixa un instant la courbe régulière sur un écran, puis trouva le courage de regarder le visage délicat de celle qu’il aimait. Les tuyaux qui sortaient de sa bouche, fixés à l’aide d’adhésif médical, étaient horribles à regarder. Ils glissaient tels une nuée de reptiles sous les draps, jusqu’à une obscure destination. Les yeux clos, elle avait l’air apaisée, malgré ce qu’elle avait supporté. Matt lui caressait longuement les cheveux en psalmodiant une litanie d’espoir et d’amour. Il s’aperçut qu’il pleurait. Des pleurs silencieux, mais abondants. Ses larmes s’écoulaient sous sa chemise, sur les nervures de son cou sans qu’il esquisse un geste pour les retenir. Il n’aurait pas assez de sa vie pour évacuer la culpabilité qui le rongeait. Sans qu’il explique pourquoi, une musique vint de loin dans sa mémoire. Il ne l’avait pas entendue depuis des années. La voix qui l’accompagnait était celle de sa mère, qui lui apparut en songe au bras de son père. Ils avaient retrouvé l’apparence de leur jeunesse, et ils lui souriaient. La chanson était celle qu’elle lui chantait lorsqu’il avait des angoisses avant de s’endormir, au cours de son enfance. Cela fonctionnait à tous les coups. Faite d’amour et de tendresse toute maternelle, elle faisait fuir les monstres cachés sous le lit et les peurs, elle rassurait sur les hommes et l’avenir, elle redonnait confiance aux plus faibles. Leur image s’incrusta entre lui et le corps étendu de Jessica. Les murs, le monitoring, les draps s’évanouirent autour de lui. Les lèvres de son père s’agitaient en silence, comme s’il lui parlait. Une aura très lumineuse irradiait autour de leur silhouette, mais bien qu’elle soit très intense, Matt n’était pas ébloui. Enfin, un son s’échappa des lèvres de son père.

- Matt, mon fils… Sois heureux pour nous. La maladie de ta mère n’était qu’un passage douloureux sur la Terre, mais nous sommes aujourd’hui à nouveau réunis.

- Papa, vous me manquez tous les deux, je suis perdu sans vous, et je ne sais plus quoi faire. Quand tu étais là, tu m’aidais, tu me conseillais. Maman m’entourait de ses bras, et je me sentais bien. Aujourd’hui, je tourne en rond…

- Tu es un homme mon fils, et tu as fait de nous les parents les plus fiers du monde. Ce n’est pas nous qui t’épaulions, c’est toi qui nous as aidés à avancer. Tes victoires étaient les notre, et nous pleurions dans notre chair tes blessures.

John Bullman baissa le regard sur Jessica, imité par Matt. La jeune fille était débarrassée de ses tubes, et souriait dans son sommeil.

- Papa, que va-t-il lui arriver ?

- Son heure n’est pas encore venue. Elle pour ça devra se battre et utiliser toutes ses ressources. C’est une guerrière, va accomplir la mission que je t’ai confiée en paix.

- Quelle mission ? J’ai retrouvé l’anneau, et je dois le mettre en sécurité.

- Tu te trompes lourdement. J’étais trop vieux et trop occupé par le conflit pour m’en occuper sérieusement. Maintenant que l’on connaît l’usage de ce bijou, rejoins le berceau de ce pouvoir pour empêcher des hommes cupides à l’utiliser. Quant à elle…

Il baissa à nouveau la tête pour observer Jessica.

- … nous veillerons sur elle avec ta mère. Elle est magnifique, Matt, vous allez former un couple idéal. Veillez à nous offrir des petits-enfants à votre image… Nous serons toujours auprès de vous, mon fils…

- Papa, non ! Reste encore ! J’ai besoin de vous, je veux…

Mais la musique s’éloignait déjà, emmenant avec elle l’image de ses parents. Les murs réapparurent, les canules d’intubation avec eux, puis les écrans. Matt observa le visage serein de Jessica, puis sursauta aux cris qui emplirent la pièce. Il se sentait secoué, giflé, puis il prit conscience de l’agitation autour de lui. Saint-James le dominait de toute sa hauteur et l’appelait.

- Monsieur Bullman, vous m’entendez ? Bon Dieu, mais que se passe-t-il ? Monsieur Bullman !

- Oui, oui, Docteur… Que m’est-il arrivé ?

- Vous vous êtes évanoui ! Je surveillais pour voir si tout allait bien, vous caressiez la tête de votre amie en lui parlant, et vous vous êtes effondré sur le sol sans raison. Quand je vous disais que vous n’êtes pas en état de sortir. Vous me croyez maintenant ?

- Oui, mais je vais devoir m’en aller quand même.

- Pourquoi ?

- Parce que j’ai une mission à accomplir.

- Une mission ?

- Parfaitement. C’est mon père qui me l’a dit.

Matt écarta doucement les mains du médecin incrédule, puis sortit de la chambre, non sans avoir adressé un « je t’aime » silencieux à Jessica. Il aurait juré que ses doigts s’étaient crispés après ça, comme si elle lui répondait.

Dehors, le soleil éclatait sur la ville, faisant fondre des plaques de neige sur les arbres, qui tombaient par morceaux en éclatant sur le sol. Les températures s’étaient radoucies, et il sentait la chaleur des rayons de l’astre à travers ses vêtements. Il se sentait mieux, et prenait comme un bon présage le climat qui devenait plus clément. Il héla un taxi qui attendait le client, et s’installa sur la banquette arrière. Le Vril allait payer pour Jessica, et il comptait bien les retrouver rapidement. Il lui faudrait pour commencer retourner à la source pour se replonger dans la genèse de l’histoire entre la famille Bullman et eux. Il prit le parti de contacter Marsh lorsqu’il serait arrivé. Après tout, par une si belle journée, pensa-t-il, rien ne presse. Il lui faudrait à peine une heure pour préparer sa valise et réserver une place à l’aéroport Kennedy. Il donna au chauffeur l’adresse d’un magasin de prêt-à-porter. Il ne voulait pas pour le moment retourner dans l’appartement de Jessica, il achèterait le nécessaire dans ce magasin, puis prendrait son vol. Oui, une belle journée pour une traque, pensait-il en se frottant les mains.

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September 9, 2008

Chapitre 18 (on ne m'arrête plus, je sais....lol)

18

Matt se réveillait peu à peu. D’abord des sensations, puis des algies lancinantes, derrière le crâne, comme si son cerveau avait avalé une bourrasque. Il ne savait pas quelle heure il était, si l’on était en journée ou en pleine nuit, ni même où il se trouvait. Un essai pour ouvrir les yeux se mua en échec retentissant. Il lutta pour ne pas sombrer à nouveau dans le néant. Il ne reconnut pas les borborygmes qui semblaient sortir de sa bouche lorsqu’il demanda de l’eau. Il avait soif, horriblement soif. Puis, il pensa à Jessica. Plusieurs de ses muscles retrouvèrent instantanément leur vigueur, et il se redressa, paré à en découdre. Il fallait qu’il sache où elle était. Mais quelque chose retenait ses mains, ce qui l’horripilait. Il avait beau se débattre, grogner en se tortillant, rien n’y faisait, il était bloqué. Enfin, il réussit à entrouvrir ses paupières. Il était heureux de constater que l’appartement était toujours plongé dans le noir, il n’aurait pas supporté une lumière violente. Il devina qu’il était installé sur le fauteuil en cuir, installé devant le bureau de Jessica. L’ordinateur était éteint, et il ne distinguait pas grand chose dans le reflet de l’écran. Il posa les yeux sur ses mains entravées avec une épaisse corde nouée dans son dos. Il tenta de tourner la tête, mais une violente douleur dans les cervicales l’en dissuada. Ne pouvant rien voir, il se concentra sur les sons et les odeurs. Les effluves d’une eau de toilette bon marché mélangées à celles plus âcres de transpiration lui chatouillaient les narines. Il n’en connaissait pas la provenance, mais il se doutait qu’elle venait de son agresseur. Il entendait son souffle régulier derrière lui, ainsi que des bruits légers de déplacements d’objets, de tiroirs que l’on ouvre et que l’on referme, de tableaux que l’on déplace. A un moment, il l’entendit sortir de la pièce, et reprendre sa fouille dans la chambre, puis dans la salle de bains. Après quelques minutes, un juron étouffé parvint jusqu’à ses oreilles, puis les pas de l’homme revinrent près de lui. Il sentit à nouveau ce souffle chaud sur sa nuque, celui qu’il avait senti juste avant que le coup ne vienne le frapper. Puis, son univers se mit à tourner brusquement, et il se trouva face à lui. Il arrêta le mouvement du fauteuil d’une main ferme, puis se pencha sur Matt.

- Coucou, il est l’heure de se réveiller !

Les traits de l’homme étaient taillés comme avec une serpette. Une cicatrice flanquait sa joue droite d’un sillon rougeâtre. Ses lèvres figées dans un sourire sinistre dévoilaient des dents jaunies et tachées de nicotine. Ce qui étonna le plus le jeune Bullman étaient les tatouages qui recouvraient la plupart des morceaux visibles de sa peau. La plupart étaient morbides ou évoquaient des créatures hideuses. Il en devinait d’autres, dissimulés sous la fine épaisseur des cheveux ras de l’homme. Tout en lui transpirait la haine, la malveillance, et la soif de sang. Ses yeux étaient incapables de se fixer plus de trois secondes sur un point, en proie à la grande nervosité de leur propriétaire. Il aurait pu jurer y avoir décelé en leur centre une lueur rouge, comme pour certains animaux sauvages. Il attrapa un verre d’eau sur le bureau pour le projeter au visage de sa victime. L’ondée eut un aspect bienfaisant sur sa tempe endolorie.

- Eh ! Tu as entendu ? Je t’ai dit de te réveiller.

Son haleine était fétide, et Matt lutta pour en supporter l’odeur. Il pensa soudain à Jessica, et faillit hurler en l’imaginant dans les mains de ce type.

- Où est mon amie ? Que lui avez-vous fait ?

Pour toute réponse, le fauteuil se mit encore à tourner, d’une impulsion de la main, pour se trouver face au salon. Le canapé était de biais, par rapport à lui, mais Matt sentit ses entrailles se nouer. Jessica était étendue sur les coussins, un bras pendant vers le parquet, d’où perlait un filet continu de sang. Son visage délicat n’était plus qu’une masse de chairs à vif. Elle avait la bouche ouverte, et le front plissé comme sous l’effet d’une douleur intense. Sa jupe était remontée à hauteur de ses cuisses, et son chemisier était en lambeaux. Il observa intensément sa poitrine, espérant la voir se soulever et s’abaisser. Il laissa échapper une plainte primitive, comme celles que devaient pousser les premiers hommes, plus proches du loup. Le tueur semblait se repaître de sa peine, allant jusqu’à rire doucement. Il était le Mal à l’état pur. Les yeux et les joues trempés de larmes, Matt eut plusieurs fois le souffle coupé par les sanglots. Il s’en voulait de l’avoir mêlée à son histoire. Il sut dès lors que son bourreau ne lui laisserait aucune chance, et de toute façon, il ne pourrait plus vivre avec le poids de sa culpabilité. Il s’en moquait désormais. Mais avant, il souhaitait de toute son âme avoir l’opportunité de se venger. Jessica n’était peut-être pas la femme de sa vie, mais elle ne méritait pas pareil sort. Il rua encore quelque fois sur son fauteuil, jusqu’au moment où celui-ci bascula sur le parquet. Lorsque l’homme le releva, Matt eut accès à son épaule, et suffisamment de champ pour enfoncer à l’intérieur ses dents. Il serrait de toutes ses forces, jusqu’à un mouvement de recul de l’autre. Matt recracha un morceau de chair, mélangé à un bout d’étoffe, les mâchoires ensanglantées. L’autre tenait son membre endolori d’une main, en grimaçant et en gémissant.

- Je t’aurai au moins fait ça, salaud !, lança Matt d’un ton de défi. Je partirai plus tranquille.

Les yeux bestiaux de l’homme se réduisirent à deux fentes assassines. Il souleva sa main pour évaluer les dégâts, puis sans préambule envoya un direct sur l’autre tempe de Matt. Le siège glissa sur ses roulettes, pour finir sa course dans une table basse. Puis, il avança et enchaîna une série de coups sur le visage du journaliste, jusqu’à ce que ses jointures lui fassent mal. Les lèvres et les arcades sourcilières éclatées, le visage tuméfié et déformé par les coups, Matt regardait l’homme d’un œil torve. Il avait les deux poings sur les genoux, le dos courbé, et reprenait son souffle.

- Déjà fini ?, le provoqua-t-il d’une voix sifflante et ahanante. Quand j’allais dans le Bronx faire des reportages sur les gangs, ils allaient bien plus loin que cela. Même des gosses de dix ans font pire que ça, là-bas.

- Ta gueule !, hurla l’homme, avant de se jeter sur lui une nouvelle fois.

Un accès de rage sourde se libérait en lui. Il cognait au hasard, sans chercher autre chose que transformer Matt en punching-ball vivant. Lorsque le fauteuil tomba sur le sol, il ne le ramassa pas, pour évacuer sa fureur à coups de pieds. Bullman ne pût rien faire pour parer les chocs. Les rangers solides de l’homme entraient dans sa chair, fêlant au passage certains os. Parvenu à un certain seuil, Matt ne ressentit plus rien. La grêle continuait, mais la douleur s’était arrêtée, laissant la place à une torpeur croissante. D’ici peu, ce serait fini, il le savait. Son cœur n’allait pas supporter le traitement plus longtemps et se figerait, lui apportant la délivrance. Mais soudain, tout s’arrêta. L’homme se redressa avec mépris et le toisa de toute sa hauteur. Il lui cracha au visage, et le releva une dernière fois. Matt s’était vomi dessus, et ses vêtements étaient couverts de bile, faisant flotter une odeur nauséabonde dans l’appartement. L’homme s’approcha avec précautions pour lui murmurer à l’oreille, d’une voix chargée de menaces et de promesses.

- Ecoute-moi bien, petit con… J’ai pris beaucoup de plaisir avec ta copine, mais elle ne savait rien. Tu vas la rejoindre, sois-en persuadé… Mais avant, tu parleras. Je dois savoir où tu as caché ce qui appartient à ceux qui me payent. Tu me supplieras jusqu’au bout de t’achever. Ce que tu as reçu là n’est qu’un hors d’œuvre… Je me fais peur à moi-même parfois, tant je suis capable de cruauté… Tu dois me connaître, on m’appelle le Tatoué.

A ces mots et malgré la douleur, Matt se raidit. Personne n’avait vu son visage, ou ne s’était encore vanté de lui avoir échappé. Le Tatoué était un tueur à gages impitoyable. Il fallait souvent plusieurs jours avant que l’on réussisse à identifier ses victimes, tant il s’acharnait sur eux. Matt se souvenait de cet industriel retrouvé mort à son domicile un ou deux ans auparavant, les testicules découpés de son vivant et enfoncés dans sa bouche. Le pauvre homme avait connu une longue agonie en s’étouffant de la sorte. Le tueur avait poussé le vice jusqu’à positionner le cadavre dans une mise en scène scabreuse que les journaux n’avaient pas voulu révéler. C’est ainsi que sa fille de vingt ans l’avait retrouvé le lendemain matin. Il y avait aussi ce truand notoire retrouvé dévoré vif par des chiens que le Tatoué avait rendu agressifs et affamés. La plupart de ses semblables faisaient ce travail pour l’argent, lui le faisait pour le plaisir. Il n’était pas rare qu’il fasse des extras pour son compte. Touqs ceux qui avaient fait appel à ses services craignaient qu’un jour ils ne deviennent une cible à leur tour. Jusqu’à présent, toutes les recherches pour le localiser avaient échouées. Il se targuait d’un tableau de chasse incroyable. Pas une semaine ne se passait à New York sans qu’un journal ou un policier ne parle de lui. Il était en passe de devenir une légende urbaine, entre mythe et réalité. Et c’est ce monstre, qu’on ne peut qualifier d’homme, qui se tenait devant lui ce soir. Il était maintenant persuadé qu’il parlerait, personne ne résistait sous sa torture. Tout n’était question que de temps, et il était de notoriété que le Tatoué était patient.

Pour le moment, le tueur avait quitté les lieux, et revint après quelques secondes avec un seau rempli d’eau. Il s’était soigné à l’aide d’un pansement qui recouvrait l’endroit où il lui avait arraché la chair. Il vida le pot sur le corps de Matt, puis le jeta derrière lui. Le récipient alla rebondir sur le corps de Jessica, avant de disparaître à côté du canapé. Le tueur n’avait plus dans les prunelles la férocité qu’il manifestait quelques minutes auparavant. Matt y lisait maintenant une froide détermination, que venait compléter l’excitation que provoquait la proximité d’un désir intense. Matt le comparait à un lion qui tourne dans sa cage, dans l’attente de son repas quotidien. Le rythme de sa voix était plus effréné.

- Tu as de la chance, tu sais. Mes commanditaires m’ont demandé de te faire parler en y allant en douceur. Ils m’ont aussi dit qu’une fois que j’aurai l’information, je pourrai faire ce que je veux de toi. Je vais te concocter un programme spécial, tu peux me croire. Tu sais, j’aime pas mal me servir de ce qu’il y a chez mes sujets pour faire mon job. J’aime assez ce côté : « tu finis ta vie avec les objets que tu as aimés, qui t’ont entouré ». C’est un peu rigolo et ironique, non ? Une fois, je me souviens, j’ai massacré une vieille avec une canne accrochée au mur. J’ai fini par comprendre que c’était celle de son mari. Le vieux était mort un peu plus tôt, et elle avait accroché ce souvenir de guerre en souvenir de lui. Touchant, non ? Ah, au fait… Ca ne te dérange pas de bavarder un peu ? Ce n’est pas parce que je suis au boulot, et que tu vas mourir qu’on ne doit pas se connaître un peu mieux, non ?

Tout en parlant, le Tatoué était en train de tourner dans le salon, quand il repéra ce qu’il cherchait. Une lampe avec un abat-jour tendu de lin attira son attention. Il la débrancha, puis revint avec elle auprès de Matt.

- Tu vois, j’aime aussi gagner du temps. Le seau d’eau avait deux avantages. Un, te réveiller et nettoyer. Deux, j’avais besoin que ton corps soit mouillé. En principe, il conduit mieux le courant, comme cela.

Sur ces mots, il se mit à arracher le câble d’alimentation, et à dénuder les deux fils. Un vieux film de guerre, du type des Rambo, revint à la mémoire de Matt. Dans l’une des scènes, un soldat américain était torturé par un asiatique à l’allure caricaturale. Le pauvre bougre était attaché sur un sommier métallique dans lequel le bourreau faisait circuler un puissant courant électrique. L’acteur se tortillait dans tous les sens pour simuler maladroitement l’électrocution. Il ne savait plus si le Marine avait craqué ou pas, mais il n’aurait jamais pensé être un jour à sa place. Et il ne s’agissait pas d’un film. Le Tatoué avait déjà fixé avec du scotch épais les deux fils sur ses bras, et approcha le fauteuil d’une prise de courant, à côté de l’ordinateur. Il débrancha les fiches enfoncées à l’intérieur, enfonça la sienne, puis satisfait, il se tourna vers Bullman. Il pointait fièrement dans sa direction le variateur qui permettait à l’origine de tamiser la lumière. Bien que déjà trempé jusqu’aux os d’une eau glacée, Matt sentait de la transpiration dégouliner le long de sa colonne vertébrale.

- Bon, tu connais le principe, je suppose. Si tu parles gentiment, ça ira un peu plus vite, sinon, ça risque d’être plus long. Personnellement, prends ton temps, j’aime m’amuser un moment. Enfin, pour la forme, je vais te poser la question… Où est le truc que l’on cherche ?

- Si tu allais te faire enculer, espèce de cinglé ?

- Mauvaise réponse…

La douleur se propagea dans tout son corps instantanément quand le Tatoué poussa le bouton de commande au tiers de sa course. Les muscles tétanisés, le cœur battant à tout rompre, Matt avait les yeux exorbités. Il percevait au loin les grésillements terribles que produisaient les électrons qui passaient des câbles à ses bras. Ses mains étaient crispées sur les accoudoirs, au point de faillir les arracher. Il était plié dans une position bizarre, la poitrine dressée vers le plafond, un peu comme la forme courbée d’une banane. Avant de commencer, le tueur avait ôté les chaussures qu’il portait. Aussi, le courant s’échappait par ses pieds dans la flaque d’eau sur le sol. Comme elle était arrivée, la souffrance s’interrompit aussi vite. Il retomba sur le dossier en cuir, le souffle court. Une odeur de chairs brûlées lui bouchait les narines. Il avait la tête baissée, qui lui faisait plus mal que jamais. De ses cheveux en bataille, s’écoulaient en larmes translucides des gouttes d’eau, qui vinrent mourir sur ses cuisses. Le léger son qu’elles produisaient en s’écrasant sur son pantalon donnait à ses tympans l’illusion d’être des cloches sonnant à toute volée. Le Tatoué lui offrit quelques instants de répit, le temps pour Bullman de pouvoir à nouveau parler. Puis il reprit la parole d’un ton amusé.

- Tu as aimé ? Dis-toi bien que je n’étais pas à fond. En principe, je n’ai pas besoin d’y arriver, tout le monde parle avant. Une question simple, pour continuer. Prends ça comme une pause… C’est quoi ce qu’ils cherchent ?

- Une bague, répondit-il.

- Eh bien, tu vois ! Tu deviens raisonnable. Et où as-tu mis cette foutue bague, mon petit Bullman ?

- Je crois…

- Oui ?

- Je crois que je l’ai laissée dans la culotte de ta mère, quand j’y ai fourré la main.

- Tu me déçois, dit-il d’un ton faussement contrit. Je te croyais plus intelligent que cela… Tiens, pour ma mère…

Il tourna cette fois-ci le bouton au maximum de la capacité du variateur. Il serrait les dents de colère contre l’obstination de Matt qu’il estimait plus imbécile que courageuse. Celui-ci ressentit ce coup-ci un tourment sans nom. Il sentait les arcs électriques parcourir sa voûte plantaire, la brûlure déchirante à chacun de leurs points d’impact. Sa cervelle semblait sur le point d’éclater, et ses yeux sortir de leurs orbites pour rouler jusqu’aux pieds du tueur. Il n’était plus que la masse conductrice d’un flux qui le tuerait. Chacun de ses organes recevait des décharges qui les réduisaient à l’état de viande grillée. Il percevait au fond de lui-même la bataille perdue d’avance que menait son cœur. Puis encore une fois, tout s’arrêta, cette fois, grâce à l’intervention du disjoncteur, sur le tableau électrique. Le Tatoué jura, débrancha la fiche, puis partit en pestant au tableau général pour le réenclencher. Lorsqu’il revint, il rebrancha son installation, s’assit lourdement sur le sol et examina sa victime un moment. Sa voix se fit plus douce, presque charmeuse.

- Tu as fait augmenter l’intensité dans le circuit jusqu’à faire sauter les plombs. Je n’ai jamais vu un mec aussi borné que toi, mon gars. Maintenant, dis-moi tout, ou je te découpe morceau par morceau. Je n’oublie pas ce que tu m’as fait à l’épaule, mais je suis prêt à faire un geste pour humaniser un peu ta fin.

Matt n’en pouvait plus. Il n’était plus assez inconscient pour encore le provoquer. La bouche à moitié paralysée, il eut du mal à prononcer le moindre son. Prenant son mutisme pour un refus, son bourreau remis la main sur le bouton pour une nouvelle séance. Juste au moment où il allait connecter Matt au réseau, un mot s’échappa de sa gorge, presque une plainte.

- Non !

Surpris, le Tatoué se retourna lentement, la menace représentée par la fiche brandie dans ses mains. Ses yeux s’ouvrirent entièrement, et il attendit. Matt reprit sa respiration au prix d’un effort qu’il crut pouvoir le terrasser. Tous les muscles de son visage suppliaient le bourreau de lui accorder un répit, fut-il fugace.

- Qu’y-a-t-il ? Tu as quelque chose à me dire ?

- La bague… Je vais parler…

- Tu es sûr ? Ce serait dommage que le jeu ne dure pas plus longtemps, mais je suis disposé à t’écouter. Si tu me racontes des conneries, je préfère te prévenir que tu vas le payer cher.

- Non, non, croyez moi… Elle se trouve dans le fauteuil passager de ma voiture.

Le Tatoué se releva et s’approcha de Matt en le fixant, comme s’il cherchait dans ses iris la probabilité qu’il lui dise un mensonge. Puis, il sortit de son champ de vision, et il l’entendit farfouiller dans les poches de sa veste. Il réapparut en lui montrant un trousseau de clés.

- Ce sont celles de ta caisse ?

Bullman approuva d’un signe de tête silencieux.

- Tu m’as dis qu’elle est dans le siège ? Comment je la trouve ?

- Fouillez dans une coupure que j‘ai faite près du levier de vitesse. Je l’ai creusée hier avec un cutter. Plongez la main au cœur de la mousse, vous devriez la trouver.

- Tu as intérêt que je la trouve. Ne fais pas le con en attendant.

Puis, il sortit de l’appartement, le claquement de la porte résonnant dans l’appartement comme un couperet. Matt avait mal partout, et il ne voyait pas comment il se sortirait des griffes de ce cinglé. Il avait quelques minutes devant lui. Il tenta de briser ses liens, mais ils étaient solidement noués autour de ses bras. Pas la peine non plus de tenter de les ronger à coup de dents, il parvenait à peine à tourner la tête. A force de se contorsionner, il parvint toutefois à faire tourner le fauteuil, jusqu’à apercevoir Jessica. Eperdu d’espoir, il l’appela plusieurs fois, puis siffla, sans qu’elle ne réponde. Sa peau d’ordinaire d’un rose bonbon avait tourné au gris souris, sous la lumière tamisée par les persiennes de l’appartement. Il se maudit encore de l’avoir embarquée là-dedans. Elle était probablement morte, et il s’en estimait responsable. Il ne connaissait même pas ses parents, et ce frère dont elle lui avait parlé quelquefois. Que penseraient-ils de cet inconnu par la faute de qui elle leur a été enlevée ? C’était cette pensée qui lui offrait le plus de tourments. Pour sa part, il s’estimait prêt à mourir. En dehors de quelques amis, de quelques collègues, il n’avait plus de famille avec qui il se sentait proche. Sa disparition ne causerait pas un grand chagrin autour de lui, tout juste quelques larmes vite séchées pour certaines relations. Il souhaitait juste que la Faucheuse lui rende visite assez vite pour ne pas avoir à subir trop longtemps les tortures sadiques du Tatoué. Sous ses bons soins, il avait perdu tout espoir de sortir de l’appartement autrement que sur une civière. Il fouilla tout de même le bureau du regard, seul meuble à sa portée, pour rechercher un objet tranchant. Tout ce qu’il vit était le coupe papier en argent ciselé rangé dans un pot à crayons. Ses pieds étaient eux aussi entravés. Il donna à son corps plusieurs à-coups, mais le siège ne bougea pas. Tout juste parvenait-il à le faire tressaillir sur ses roulettes.

Un soupir profond s’échappa de sa poitrine. Il se souvint soudain du revolver que Jessica cachait dans le tiroir de sa table de nuit. Petite, nacrée et finement décorée, l’arme était parfaite pour une femme. Elle manquait de précision, et risquait d’éclater à la tête de celui qui aurait été assez audacieux pour l’essayer. Il s’était souvent moqué d’elle à ce sujet, mais il aurait tant aimé l’avoir dans les mains en ce moment. En son for intérieur, il était surpris qu’une parcelle de lui cherche encore des solutions, élabore des plans de défense et analyse la situation. Il mit ceci sur le compte de l’instinct de survie, ce programme inconscient inscrit dans nos gênes, et qui ordonne au corps de trouver la force de subsister, quoiqu’il arrive. Dans la rue, une voiture de police passa en trombe, sirènes hurlantes. Il fut pris par l’espoir qu’elle s’arrêterait, puis que les hommes le délivreraient. Son vœu eut une réalité éphémère. Sans ralentir, l’automobile continua sa route, et le timbre agressif de la mélodie policière s’estompa peu à peu. Dans la seconde, le Tatoué actionna les serrures de la porte de l’appartement, puis fit une entrée triomphale dans le salon. Il brandissait l’anneau que Matt avait voulu protéger, puis le posa sur une console, avant de revenir vers lui. Bullman sursauta quand la lame acérée d’un couteau de chasse fit son apparition devant lui. Sans mot dire, le tueur fit danser l’arme devant son visage, frôlant les veines de son cou, faisant sauter les boutons de sa chemise. Le contact glacé du métal lui donna la chair de poule. Puis, à sa grande surprise, le Tatoué l’orienta vers son dos, et trancha les liens qui le retenaient au fauteuil d’un geste brusque et précis. Il chuchota avec une pointe d’excitation où perçait la satisfaction du dominateur, celle animale, que l’on ressent lorsque l’on a les pleins pouvoirs sur sa proie.

- Tu as eu peur, hein ! Je joue avec tes nerfs pour faire durer le jeu entre nous. Tu ne m’as pas menti, c’est bien… Malgré ce que tu m’as fait tout à l’heure…

Il fit une pause pour jeter un œil sur son épaule endolorie. Le pansement avait déjà perdu sa couleur pour prendre celle du sang.

- … Je vais tacher d’aller vite. Je n’ai plus trop de temps devant moi avant que le gardien ne se demande ce que je fous là. Allez, lève-toi !

En s’aidant des accoudoirs, Matt se mit péniblement debout. La tête lui tournait, et il crut qu’il allait vomir tous ses intestins. Arrivé à ce stade, il n’avait plus la sensation d’avoir mal. L’homme lui donna une bourrade pour l’inciter à aller plus vite. Du canon d’une arme, il l’invita à aller dans la chambre. Marcher s’avéra une épreuve difficile. Ses pieds brûlés refusaient de s’appuyer sur le sol, et ses jambes eurent du mal à lui obéir. Il résista à la tentation de palper Jessica au passage, et un regard sur ses yeux clos lui brisa le cœur. Il aurait juré qu’elle ressemblait à un ange, ainsi lovée sur le canapé. Toute tension avait quitté son visage, et elle semblait apaisée, presque endormie.

Dans l’étroit couloir, un vertige le saisit, et il dût s’appuyer au mur pour continuer d’avancer. Le Tatoué s’impatienta, et lui envoya un coup de pied rageur derrière les genoux. Matt s’affaissa sur le parquet, quand l’homme le décolla du sol en agrippant ses cheveux dans son poing fermé. Après deux mètres, il lâcha prise, une touffe emmêlée dans ses doigts. Il cria presque à présent.

- Avance ! J’ai pas la journée devant moi, et j’ai encore une visite à faire après toi.

Bon gré, mal gré, Matt parvint enfin à la chambre, où il s’écroula sur le lit. Le tatoué reprit le monologue exalté qu’il avait entamé lorsqu’il préparait le réseau électrique auparavant. Il tournait autour du matelas en donnant son avis sur telle ou telle décoration, tel ou tel meuble. La pièce était décorée dans le style africain. Un masque de sorcier était accroché au mur, le lit était en ébène, recouvert de voilages rouges. Une lampe discrète diffusait un lumière orangée dans un angle. Les motifs du papier peint avaient des allures de brousse. Matt avait aimé cette chambre dès qu’il en avait franchi le seuil pour la première fois. Il avait toujours reconnu le bon goût de Jessica en, matière de décoration intérieure. Elle avait l’art de mêler à la perfection les objets et les couleurs. Il se souvenait des émissions de relooking qu’ils avaient regardées ensemble, celles où des animateurs déchaînés cassaient tout chez un particulier pour refaire les aménagements de neuf. Elle exerçait un sens critique sur les choix, bien souvent justifiés. Se souvenir de ça à ce moment, et se trouver dans cette pièce lui apportait un certain réconfort. Le lieu de sa mise à mort serait celui où il avait passé plusieurs soirées heureuses, dans les bras soyeux de son amie. Rejoindre le paradis avec l’image de ses mains douces et fines, son visage exalté lors de la jouissance serait le plus beau des cadeaux. Et c’est là qu’il prit conscience qu’il l’aimait. Le brouillard qui voilait les limbes de son cerveau s’était envolé, pour laisser la place à l’évidence. Et c’était parce que c’était trop tard, qu’il se mit à pleurer. A l’heure du bilan, on se laisse aller à l’acidité des regrets. Le sien était celui de ne pas avoir ouvert les yeux sur ses sentiments, et de ne pas avoir prononcé cette phrase si simple et si difficile à envoyer : je t’aime. Il laissa les sillons salés parcourir ses joues, pendant que le Tatoué lui expliqua ce qu’il avait prévu pour lui.

- Tu vois, je fais te faire une piqûre qui contient un venin de je ne sais plus quelle bestiole. C’est un genre de poisson rare du Pacifique, d’après ce que celui qui me l’a fourgué m’a expliqué. Ce qui m’intéresse, c’est les effets qu’il produit. Il va te paralyser, ce qui me permettra d’être tranquille pendant que je ferai mon job. Ne t’inquiète pas, tu ne ressentiras plus rien, mais tes yeux verront ce qu’il se passe. Une fois que le truc aura agi, je t’ouvrirai le ventre, et je sortirai tes entrailles pour les pendre au-dessus du lit. Ca fera une jolie guirlande. C’est pas encore Noël, je sais, mais bon, on n’est jamais trop en avance pour faire un cadeau aux flics. Crois-moi, tu vas adorer me voir sortir tes organes un à un. Je l’ai fait une fois ou deux, et j’ai kiffé les yeux des types quand je l’ai fait. La mort vient assez lentement en plus pour que je m’amuse un peu. Depuis le début, j’ai préféré mélanger le plaisir et le travail. C’est plus sympa, non ? Quand je pense que mon vieux voulait que je sois peintre en bâtiment, comme lui. Et quand je vois où ça l’a mené… Il est mort à tout juste cinquante balais, les poumons bouffés par la peinture. Eh, mais tu pleures ? C’est pas la peine, tu sais… C’était un enfoiré de première qui me tapait dessus dès qu’il était bourré. Et il l’était souvent, tu m’as compris… Bon, on attaque ?

Matt n’avait plus la force pour réagir. Tout juste émit-il quelques grognements de protestations, ignorés par son bourreau. Ce dernier sortit une petite trousse médicale de sa poche arrière de pantalon. Il en sortit une seringue stérilisée, et un petit flacon. Après avoir extrait le produit et chassé l’air du tube, il s’approcha de Matt.

- Tu m’excuses, je n’ai pas d’alcool pour nettoyer avant de percer. Ce n’est pas grave, n’est ce pas ? Ca me fait penser à la question sans réponse : Pourquoi désinfecte-t-on toujours le bras du condamné avant de faire l’injection létale ? Tordant, non, quand on y pense ?

Il partit dans un éclat de rire solitaire. Bullman ne partageait pas vraiment son hilarité, il était pressé d’en finir. Déjà l’aiguille s’enfonçait sous sa peau, cherchant une veine. Quand le tueur appuya sur la seringue, il ressentit une légère brûlure quand le produit étranger se faufila dans le sang. Il le sentait évoluer dans ses membres, mélangé aux globules, pompé puis renvoyé par le cœur. La diffusion se faisait peu à peu. L’engourdissement le gagnait peu à peu, précédé d’une grande fatigue. Matt essayait de faire jouer ses doigts sur le drap de soie, comme s’il frappait une mélodie silencieuse, mais très vite, ils s’abattirent sans qu’il puisse les soulever. Il avait le sentiment de peser une tonne, et eut l’impression de voler au-dessus de son corps. Ce qui l’effrayait était cette grande conscience qui l’habitait alors que son corps ne lui obéissait plus. Il hurlait à s’en brûler les poumons, mais aucun son ne sortait de ce corps déjà inerte qui était le sien. Quand il vit le tueur sortir un couteau effilé, son esprit revint habiter son enveloppe charnelle. Contrairement à ce qu’avait annoncé son bourreau, la douleur était là, même si elle n’était plus que psychologique. L’homme approchait avec arme, un éclair de cruauté dans les yeux, et entamait ses vêtements pour laisser libre l’accès à son torse. Il imaginait la pointe qui tailladait légèrement la peau, et il roula les yeux en tous sens lorsqu’il aperçut la première goutte de sang. Alors qu’il allait porter le coup fatal, Matt n’en crut pas ce qu’il voyait.

Le Tatoué écarta la lame, puis se redressa sans crier gare. Il gardait la bouche ouverte, les yeux exorbités, comme sous la surprise d’un mauvais tour. Puis, un filet de sang sortit de sa bouche, coula sur son menton. Matt ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Enfin, le tueur déjà mort s’effondra doucement sur le sol, jusqu’à disparaître de sa vue. Le reste ne fut qu’un mystère pour lui. Il sentait sans qu’il puisse jurer que cela était vrai qu’on lui injectait un autre produit. Des mains gantées de noir palpaient sa peau avec douceur mais empressement, cherchant un pouls sous les côtés. Exténué, Matt sombra dans l’inconscience avec soulagement. Quelqu’un venait de le sauver, même s’il ignorait comment, qui, et pourquoi. Sa seule certitude était qu’il avait une chance de s’en tirer. Ce fut sa dernière pensée, avant que la deuxième drogue qu’on lui avait administré l’endormit pour de bon.

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September 5, 2008

Chapitre 17

17

En repartant vers la maison, mille pensées se bousculaient dans la tête de Matt. Les mots du professeur se perdaient dans les méandres de son esprit sans parvenir à toucher son cerveau, fourmillant d’activité. La terreur qu’il avait ressentie en Suisse s’était muée en une colère sourde, et il s’admonestait rétrospectivement de l’audace qu’il avait eue de suivre et provoquer l’homme qui les surveillait. Les choses auraient pu très mal se terminer. L’autre était armé, et ce que Matt avait lu dans ses yeux l’avait faisait frissonner. Sans nul doute l’aurait-il abattu s’il s’était entêté à le suivre. Cela faisait deux fois en quelques heures qu’on le menaçait d’un revolver, ce qui faisait déjà plus que lorsqu’il était parti en reportage en Irak, ou au cœur des milices paramilitaires du Sud des Etats-Unis. Il y avait côtoyé l’omniprésence des armes, pris la mesure de leur pouvoir destructeur, mais elle n’étaient pas pointées sur lui. En l’occurrence, il n’avait jamais été l’ennemi, même si les journalistes étaient considérés d’un œil mauvais aussi bien pour l’armée que pour les groupuscules. Dans un instant de doute, il s’était résigné à restituer l’anneau au Vril, pour obtenir enfin la paix. Il s’en ouvrit à Silberman qui l’en dissuada. Le vieil homme avait refermé tant bien que mal le portillon à l’aide de câbles d’acier, retenus par un gros cadenas. Il était sous le coup d’une émotion violente, peut-être autant que lorsque le convoi qui l’emmenait avec sa famille s’était arrêté aux portes d’Auschwitz pendant la guerre. Ce qu’il confirma aussitôt d’une voix moins placide qu’elle l’était une heure plus tôt.

- Jamais ! Ne leur remettez jamais ça ! L’usage qu’ils en feraient serait bien plus dangereux pour l’humanité que ce qu’on pu faire les nazis en à peine 3 ou 4 ans. C’est la première fois que j’approche de si près l’un d’entre eux. Lorsque j’étais enfant, j’étais effrayé par le croque-mitaine. Adulte, ce sont eux qui me font faire des cauchemars la nuit. Ils sont bien plus cruels et manipulateurs que la division SS « Totenkopf », celle chargée de la surveillance des camps de la mort. Et croyez-moi, ces enfoirés de Nazis étaient déjà bien capables du pire. Pourtant, ils étaient eux-mêmes contrôlés insidieusement par la confrérie. Lors de mes recherches sur leur compte il y a plusieurs années, j’ai été convoqué un soir par le recteur de la faculté. Il m’a menacé de licenciement immédiat si je continuais mon enquête. Malgré mes protestations, il n’a rien voulu savoir. J’ai dû m’engager à détruire toutes mes notes, et promettre d’oublier leur existence.

- Que s’était-il passé ?

- J’ai fini par comprendre qu’en haut lieu on avait eu vent de mes recherches. Je devais déranger quelqu’un, et le recteur a été mis sous pression pour mes faire abandonner. Je pense à un chantage. Vous apprendrez vite qu’il est rare qu’ils se salissent les mains eux-mêmes. Ils emploient souvent malgré eux des gens en dehors de tout, mais sur lesquels ils conservent un moyen d’en faire leur marionnette. Ainsi, en cas de découverte, ces gens ne savent rien de leur employeur. Et le lien vers la source est vite tari. Cela n’a d’ailleurs pas porté chance au recteur.

- Comment cela ?

- Il est mort deux semaines plus tard dans un accident de voiture, que j’ai toujours trouvé suspect. On a retrouvé la carcasse en contrebas d’une route à flanc de colline, à moitié embrasée. Après analyses sur le cadavre, le légiste a trouvé un taux d’alcoolémie très élevé dans le sang. La police a vite bouclé l’enquête, en requalifiant le tout en soirée d’ivresse qui a mal tourné.

- Pourquoi vous le pensez douteux, s’il s’agissait d’un banal accident ?

- A cause d’une récente intolérance à l’alcool qu’il avait développée. A chaque verre, son visage se teintait de plaques rouges, il éternuait sans cesse. Il m’avait confié un jour ne plus pouvoir supporter une seule goutte. Lorsque j’ai évoqué ce point aux autorités, on m’a gentiment conseillé de me mêler de mes affaires, et de les laisser travailler. J’ai acquis la conviction, à compter de ce jour, que le Vril avait infiltré les sphères les plus influentes, jusque sur le sol américain. Venez, rentrons continuer cette conversation autour d’un chocolat chaud.

- Vous avez contacté la police ?

- Pourquoi faire ? Pour une misérable serre que j’ai cassée par inadvertance ? Certainement pas ! Il faudrait en plus leur expliquer tout de A à Z… Votre présence, ce que recherchais ce type, et tout le tralala… On n’a plus le temps, allons-y !

Une bouffée bienfaisante de chaleur leur fouetta le visage lorsqu’ils entrèrent dans la maison. Ils abandonnèrent sur un paillasson leurs chaussures dégoulinantes pour se réfugier dans le salon, près de la cheminée. Silberman partit tirer les rideaux sur les fenêtres, non sans avoir jeté un œil sur les alentours. Puis, il s’approcha d’une console posée dans un angle de la pièce pour ouvrir un panneau en métal blanc, qui dissimulait un tableau électrique.

- L’alarme, expliqua-t-il. L’ancien propriétaire était un parano armé jusqu’aux dents. Jusqu’à ce jour, ce coin était plutôt tranquille, et je n’avais quasiment jamais eu besoin de m’en servir, mais après ce qui vient de nous arriver, je trouve cela plus prudent.

- Vous savez, Professeur, il ne reviendra probablement pas.

- Je m’en doute, mais je vais me sentir mieux si je la branche.

Il revint vers la table, sur laquelle trônait toujours le livre ouvert sur la page du Vril. Matt se pencha par-dessus son épaule pour mieux voir. Le vieil homme écarta avec dédain un relief de la pizza qu’ils avaient engloutie puis reprit son monologue, interrompu par l’intrus.

- Comme je vous le disais tout à l’heure, la confrérie du Vril prend sa source dans la recherche du Vril, une source d’énergie nouvelle, qui relève pour beaucoup de la science-fiction. Le premier a en avoir parlé était Edward Bulwer Lytton, dans un roman qu’il a écrit en 1870, La race à venir. Je dois en garder un exemplaire sur un de ces rayonnages. Le livre a connu un succès certain, et l’expression Vril a été souvent employée pour décrire l’élixir qui donne la vie.

- Comme une fontaine de Jouvence, alors ?

- Pas exactement. On lui attribue aussi des pouvoirs énergétiques puissants, ayant conduits certains à fantasmer sur son utilisation pour les soucoupes volantes nazies ou pour des canons de force. Selon un ancien texte retrouvé après la guerre dans les archives du Reich, le détenteur de cette force serait capable de guérir plusieurs maladies d’un seul contact des mains, mais aussi de détruire tout ennemi potentiel de la même manière. L’existence de la confrérie n’a jamais été réellement prouvée.

- Vous y croyez, vous ? Cela semble incroyable qu’une telle chose ait existé un jour.

- Moi ? Je ne sais pas, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’Hitler et les nazis y ont cru assez pour investir des millions de Reichsmark de l’époque afin d’en retrouver la source. Vous connaissez l’Ahnenerbe ?

- Vaguement. C’était l’unité scientifique de la SS, il me semble. Celle qui faisait des expériences plus ou moins loufoques et horribles pour le Reich.

- Entre autres, oui… Ce dément de Mengele en faisait partie, et réalisait toutes sortes de tortures à Auschwitz sous couvert de recherche scientifique. Au camp, on disait souvent qu’il valait mieux finir dans la chambre à gaz que d’atterrir dans son labo. Il était obsédé par les jumeaux, et malheur à ceux qu’il repérait à la sortie des convois. L’Ahnenerbe l’avait chargé de trouver le moyen de stériliser les femmes juives pour qu’elles ne puissent plus procréer. C’est chez lui que… C’est dans ses mains et avec ses instruments que ma sœur est…

Le vieil homme se mit à sangloter en silence, la tête baissée sur le sol. Matt remarqua pour la première fois le tatouage qui ornait son bras, exécuté maladroitement, et qui était toujours aussi vif qu’au premier jour. Une vague de compassion le submergea. Il songeait à son père, entouré de mort et de destruction, attendant d’hypothétiques renforts sur les plages normandes, pendant que des enfants, des femmes et des hommes attendaient leur arrivée avec une étincelle d’espoir. Il avait suivi avec émotion les commémorations du soixantième anniversaire de la libération par les Russes du camp et les souvenirs inhumains évoqués par les survivants. C’était la première fois qu’il rencontrait l’un d’entre eux. Silberman était reparti là-bas, sur ces terres glacées de Pologne. Matt aurait presque pu entendre à travers lui les hurlements des SS, les aboiements furieux de leurs chiens, et sentir les odeurs de chairs calcinées qui recouvrait le camp comme une chape de plomb. Il s’imagina les baraquements avec les lits remplies de vermine, le grincement définitif sur les rails des freins de chaque train qui sonne le glas des occupants des wagons, sous l’éclairage puissant des projecteurs. Il vit dans ses prunelles l’épuisement après les travaux forcés dans les usines du secteur, les combines pour rester en vie et échapper aux sélections. Il ressentit la rigueur de l’hiver comme la chaleur étouffante de l’été. Une aura de douleur intense irradiait de chaque pore de sa peau. Matt partit dans un recueillement respectueux, en communion avec le vieil homme.

Puis, Silberman se redressa, essuya avec un mouchoir ses joues encore humides, avant de tousser dans son poing fermé pour s’éclaircir la voix. Puis, il vida d’un trait le verre d’alcool qu’il leur avait servi plus tôt dans la soirée.

- Excusez-moi, Matt… Cela fait longtemps que j’essaie d’oublier tout ça, mais le souvenir des miens est encore vivace, et même plusieurs décennies après cette période, je dors la lumière allumée, et je sursaute à chaque ordre aboyé.

- Je comprends, répondit-il gauchement.

- C’est aussi pour cela que j’ai entrepris plus tard cette carrière. Pour ne pas laisser notre histoire dans l’oubli et aussi pour chasser ces idées de mon esprit. Je voulais aussi comprendre ce qui motivait ces hommes, mais comment comprendre la barbarie et la cruauté ?… Bref, je parlais de l’Ahnenerbe. On leur a attribué après la guerre toutes sortes de théories fantaisistes, mais une commande d’Hitler les occupait en permanence. Ils étaient dirigés par Himmler, et avaient pour mission de retrouver le berceau de la Race Aryenne.

- Quels étaient leur rapport avec la confrérie ?

- J’y viendrai plus tard, mais sachez qu’elle est plus ancienne que le parti Nazi lui-même. Donc, Himmler monta une expédition sur les hauts plateaux tibétains dès 1938. Sur la base des allégations du chef du groupe, un nommé Schuffler, ils étaient persuadés de trouver leur origine là-bas, dans le cœur d’une cité perdue. Apparemment, Schuffler aurait trouvé des documents antiques attestant l’existence de ces lieux, mais comme par hasard, on en perdit toute trace avant la guerre. Du reste, l’opération s’est soldée par un échec. Tous les membres trouvèrent la mort en haut, portés disparus, à l’exception de Schuffler. A son retour, il a affirmé n’avoir rien trouvé là-bas ; rien en tout cas qui accrédite ou pas sa théorie. Himmler était furieux, mais à des fins de propagande, il clama partout la réussite de la mission et décora Schuffler en grandes pompes un an plus tard. Le dossier en est resté là. Mais c’est à partir de là que la rumeur a enflé. L’anneau du Vril aurait refait surface, et serait retourné auprès de ses gardiens. Avec le recul, je suis presque persuadé que Schuffler a menti, qu’il avait trouvé ce qu’il cherchait, et qu’il a ramené le bijou en Allemagne. Ses collègues devaient vouloir rester fidèles à Hitler, aussi les a-t-il probablement éliminés pour garder les coudées franches.

- Mais pourquoi ? Hitler en aurait fait un héros national, et le cours de la guerre aurait été différent. Schuffler devait en être conscient.

- Oui, justement ! Les Nazis n’accordaient qu’une confiance toute relative aux sociétés secrètes comme la confrérie. Paranoïaque, Hitler a fini par les interdire, et à déporter certains de leurs membres. Pourtant, on le soupçonne d’avoir appartenu à la Société de Thulé, autre groupuscule discret, qui l’aurait aidé à accéder à la Chancellerie. Pour ces raisons, Schuffler devait remettre le Vril à ses supérieurs officieux, qui se méfiaient tout autant du Führer, et de l’Ahnenerbe. La confrérie devait aussi protéger les pouvoirs qu’il offre. Seul un initié pouvait, d’après eux, oser les revendiquer. Au cours de la période troublée de la guerre, il est certain qu’ils n’auraient pas pu mettre en place le rituel. Ils souhaitaient sans doute attendre l’issue du conflit pour déclencher son pouvoir discrètement. Je ne comprenais pas pourquoi ils ne l’avaient pas encore fait à ce jour, jusqu’à ce que vous arriviez avec elle ce soir.

- Mon père a écrit dans son journal que les hommes sur lesquels il a récupéré la bague portait un uniforme SS avec un écusson comportant un V. V comme Vril, je suppose donc.

- Possible, en effet. Ces hommes sont maîtres dans l’art de la dissimulation. Plusieurs unités SS ou combattantes provenaient de contingents du peuple, Volks, en allemand. Pas tellement compliqué pour un officier d’en ajouter une autre, plus discrète, au cœur de centaines de sections. Votre père a été le grain de sable dans l’opération. Ils pensaient peut-être pouvoir mettre le tout à l’abri en Normandie, à l’époque plus fortifiée que Fort Knox, grâce au génie militaire de Rommel. Il semblait aussi impensable aux Allemands que le débarquement aurait lieu là-bas qu’aux constructeurs du Titanic que le bateau coulerait dès son premier voyage.

- Je me pose encore une question… Si cet objet est plus ancien que le parti Nazi, pourquoi y a t il une croix gammée gravée à l’intérieur ? Ce symbole représente bien l’Allemagne d’Hitler.

Silberman partit d’un rire gras. Un sourire restait figé sur ses lèvres, et il posa une main chaude sur l’épaule du jeune homme.

- Détrompez-vous, mon ami ! La croix gammée, le svastika de son vrai nom, n’a pas été inventée par Hitler et sa clique. Ils l’ont simplement recopiée. Ce symbole a été massivement utilisé en Orient, où il avait plutôt une signification de bon augure. C’est même l’un des symboles les plus anciens de l’humanité, dont la première utilisation connue remonte à environ cinq mille ans avant notre ère. Nombre de peuplades ou de tribus l’avaient adopté, peut-être parce qu’il est avant tout facile à reproduire. Dans leur mystique insensée, les nazis ont cru qu’il provenait de la race aryenne. Ils l’ont transformé et mis aux couleurs du drapeau impérial allemand pour le résultat que nous connaissons. Aussi, le Svastika gravé sur la bague est beaucoup plus ancien que celui d’Hitler. Peut-être l’artisan qui l’avait façonnée, ou celui qui l’avait imaginée, voulaient-ils y laisser un message d’espoir, de chance, ou de promesse d’éternité.

Matt considéra pensivement la gravure à l’intérieur de l’anneau. La méprise était aisée à faire, mais il reconnut en son for intérieur qu’à l’inverse des croix gammées allemandes, tournées à 45 degrés, celle-ci était orientée parallèlement à la courbure du bijou. Il le reposa dans son écrin pour réfléchir. Ce qu’il fit à voix haute sans s’en rendre compte.

- Pourquoi ne l’a-t-il pas prise, tout à l’heure ? Il était armé, contrairement à nous, et il aurait pû s’en emparer facilement.

- Parce qu’ils sont pressés, tout en étant prudents. Ils l’ont déjà perdue une fois,ils ne veulent pas que cela se reproduise. Tout en vous mettant la pression, ils s’assurent de votre docilité et de votre silence. Et puis, je l’ai déjà dit, aucune trace tangible de leur existence n’a encore vu le jour. Leur discrétion est leur plus grand atout… Qui se méfie d’un mythe ?… Mais leur impatience va aller croissant. Ils n’ont déjà plus peur du contact physique, étant donné la réapparition du bijou. Tant qu’ils ne savaient pas où votre père l’avait cachée, ils en étaient réduits à l’observation.

- Vous connaissez le rituel pour activer tout ça ?

- Non, pas exactement… Je sais uniquement qu’il doit être accompagné d’incantations sur le lieu même où Schuffler l’a découverte, sur le prétendu berceau de la race Aryenne. Aucun écrit relatif à son déroulement n’a jamais été dévoilé, et seul le Maître de la confrérie doit en détenir les secrets.

- Le Maître ?

- Oui, une sorte de grand prêtre, qui règne sur la destinée du groupe, et veille à protéger le Vril. Je n’en connais pas beaucoup plus sur leur hiérarchie ou leur organisation interne. Malgré mes recherches, je n’ai jamais réussi à trouver quelque chose de tangible de ce côté. Autant essayer de participer à une loge maçonnique sans être soi-même un initié. C’est de lui dont vous devrez vous méfier, ils sont souvent tellement avides d’exercer le rituel qu’ils sont prêts à tout. Votre rebuffade de tout à l’heure n’a pas dû leur plaire, et je me demande quelle sera leur réaction.

- Que dois-je faire maintenant ?

Silberman s’approcha de Matt, la mine sombre.

- Vous devez les empêcher de réaliser le rituel. Vous ne pourrez pas les fuir longtemps, il vous faut les affronter, et mettre hors d’état de nuire le Maître. Cela risque de les désorganiser le temps de lui trouver un successeur et de vous laisser libre un moment pour dissimuler la bague en lieu sûr.

Matt réfléchissait à toute vitesse, et sursauta soudain.

- Professeur, si je suis en danger, vous l’êtes aussi. Vous devez quitter cet endroit !

- Ne vous en faîtes pas pour ça, je sais me défendre, malgré les apparences. Et puis, je ne les intéresse pas, c’est vous et la bague qu’ils veulent. Allez les retrouver là où ils vous attendent…

- Où donc ?

- Au Tibet, Matt, au Tibet… Prévoyez un lainage, il fait frisquet là-haut, en cette saison.

Sur le trajet du retour, Matt était soucieux. S’il avait soupçonné que l’héritage de son père lui aurait valu autant d’ennuis, il aurait peut-être réfléchi à deux fois avant de l’accepter. Perdu dans ses pensées, il faillit écraser un cerf, au cœur d’un petit bois. La voiture fit une embardée, et s’approcha dangereusement des fossés couverts de neige, mais il réussit à la maintenir sur la route. Il retrouva rapidement les rues encombrées de New York, ses embouteillages incessant quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, les piétons accrochés à leurs téléphones portables, la réalité de la vie, en somme. Ceux-là n’imaginaient pas le poids qui pesait sur ses épaules, à ce moment. Il n’avait jamais envié ces héros de cinéma ou de romans d’aventure, dont il n’aurait jamais pensé que la réalité les dépasserait. Il frissonna à la pensée d’un fou qui rêvait de dominer la planète, quitte à le détruire lui. Il se sentait fragile et misérable dans la peau du seul obstacle à ce vœu d’une vie. En attendant à un feu rouge, il se demandait comment Silberman avait pu réunir autant d’informations sur ces hommes. La sagesse qui émanait de cet homme lui donna l’une des plus belles leçons d’humilité qu’il n’ait jamais reçue. On lui avait déjà rappelé la résilience dont faisaient preuve ceux qui avaient connus l’enfer, et le nombre élevé de ces humanistes parmi les survivants de la Shoah. Ce soir là, il comprit où elle nichait dans le cœur de ces gens. Une des manières de revivre après la déportation était le besoin de faire en sorte que de tels actes ne se reproduisent jamais, et de soutenir les autres, chacun à leur niveau. Etonnamment, il ne subsistait ni haine, ni rejet de la société pour nombre d’entre eux, au profit d’un amour profond de leur prochain et d’une empathie inégalée. Silberman, lui, était terrifié à l’idée que le Vril tombe entre de mauvaises mains, dans le but d’asservir le monde ou de s’adjurer les pleins pouvoirs. Son devoir à lui, se promit-il, était de tenter le maximum pour contribuer à les en empêcher.

Un klaxon impatient le sortit de ses pensées, et il embraya en adressant un signe d’excuse au routier pressé derrière lui. Dès qu’il tourna au coin de la rue, l’immeuble de Jessica se profilait déjà. Il repassait déjà dans sa tête le monceau d’excuses crédibles qu’il lui sortirait pour justifier un voyage en Europe, celles qu’il utiliserait sans pour autant sortir des limites de ses convictions d’honnête homme. Il gara sa voiture devant le hall d’entrée, sur une place miraculeusement vide à cette heure de la soirée. Réchauffé par le bitume des routes, par l’ensemble de pierre et de béton des bâtiments, l’air était plus doux que chez le professeur. L’intense éclairage de la mégalopole empêchait l’observation des étoiles, mais il devinait leur présence à travers le ciel sans nuages. Il adressa un bref signe de tête au gardien, et emprunta l’ascenseur jusqu’à l’appartement. Pour l’heure, il se sentait épuisé, et il avait hâte de se glisser sous les draps tièdes du lit de Jessica, après une bonne douche brûlante. Oubliant immédiatement ses projets, il tressaillit quand la porte s’ouvrit toute seule sous la pression de sa clé sur la serrure. Il appela son amie d’une voix plus apeurée qu’il ne l’aurait voulue.

- Jess’ ? Tu es là ?…

Il actionna en vain l’interrupteur sur le côté de la porte. Les pièces restaient obstinément plongées dans le noir. Inquiet, il décrocha le téléphone placé sur une console à deux pas de là, mais la tonalité avait été coupée. Il insista.

- Jess’ ?… Tu n’es pas partie au Texas ? Tu as remarqué la panne de courant ?

Il sentit plus qu’il n’entendit le feulement derrière lui. Il perçut nettement la porte qui se refermait, et le courant d’air qu’elle produisit. Avant qu’il ne se retourne, un objet dur était appuyé dans son dos, et il sentit le souffle chaud d’une bouche sur sa nuque. Tous les poils de son corps s’étaient hérissés. Il allait donner une ruade quand un coup violent l’atteignit à la tempe, et qu’il s’affala sur le sol lambrissé de l’entrée. Les derniers mots qu’il comprit semblaient venir de très loin, et moururent lentement avec les ténèbres qui l’envahirent. Pourtant, un zeste de conscience lui fit craindre le pire, et son esprit hurlait, quand son sa gorge ne produisit qu’une plainte inaudible. Il échappa au monde, avec les phrases de son agresseur qui passaient en boucle dans ses cauchemars.

- Oui, elle est rentrée du Texas, ta copine. Elle voulait te faire une surprise, mais je t’en avais préparé une plus grosse. Tu l’aurais entendu crier ton nom en pleurant, c’était horrible…

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August 29, 2008

chapitre 16, enfin en ligne, avec un résumé du début !!!

Un bref résumé pour se rafraichir la mémoire..

Matt Bullman est un jeune journaliste américain dont le père, John, vient de mourir. John est un vétéran du D-Day, un véritable héros de sa compagnie. Avec effroi, Matt s'aperçoit que la maison familiale était sur écoute depuis des années. A la lecture du testament, Matt découvre un message codé qui l'envoie retirer un coffre dans une banque suisse, sur un compte ouvert pendant la Libération. Il découvre à l'intérieur un journal et une bague mystérieuse. Son père raconte comment il l'a découverte, et la crainte que le bijou lui inspire.

Inquiet, Matt sort de la banque pour être pris en chasse par une équipe du tueurs. Il échappe au guêt apens par miracle. Revenu aux USA, un ami professeur d'histoire l'oriente vers un confrère âgé, et un peu excentrique. Dès qu'il lui présente l'objet, le vieil homme s'anime et lui révèle que la bague est la propriété d'une confrérie occulte appellée le Vril...

16

Uwe avait garé la voiture sur un petit espace dégagé au cÅ“ur de la forêt. Elle était ainsi invisible depuis la route en contrebas. Le journaliste n’avait pas été très difficile à suivre, malgré ses fréquents regards en arrière. Il avait remarqué son manège lorsqu’il s’était arrêté à la station-service, aussi avait-il poursuivi son chemin pour lâ