Un voyage c’est toujours une aventure. Même programmé, organisé, ordonné et agencé par les plus autres instances, il y a toujours une forme d’aventure dans le mouvement qui nous transporte d’un endroit à un lieu. En droite ligne pour quelques lieues, les fers du cheval vapeur, enfin de ses descendants, pour peu que nous montions à leurs bords nous entraînent vers nos destinations sans surprises. Mais comme chacun le sait, c’est bien souvent plus le voyage qui de nos jours est sans surprise. Nous le voulons ainsi, nous le souhaitons avec la plus grande exigence de ce dû acquitté par un savant compostage à l’abord d’un quai. Pourtant, à l’heure du numérique froid et binaire, un grain de poussière banni de nos capteurs avides de ces papillons microscopiques vient par un coup de billard ironique enrayer le « ce qui doit être un simple trajet sans surprise » pour le transformer en « mais bon sang qu’allais-je donc faire dans cette galère… heu Tgv… » (Je plaisante, tout le monde sait que, bien que l’on parle de rames, l’usage du fouet est tombé en désuétude dans les transports.) Vous vous demandez, j’en suis certain, mais où veut-il en venir ? En principe j’étais parti pour Paris… avec un changement à Lyon-Perrache… mouais… en principe… Le changement c’est l’aventure ! Surtout quand on loupe sa correspondance, mais juste une péripétie destinée à embellir les contes des soirées d’hiver au coin des cheminées puisque une solution de rechange est vite trouvée. Me voici reparti… mais hélas obligé de faire le voyage assis sur ma valise. Je restais donc dans l’espace entre deux compartiments, près de la porte de la voiture tégévesque.
Qu’emportez-vous pour vous distraire pendant un voyage ? Moi, hormis mon sac photo, je prends toujours le Libé du jour, et un bouquin si le trajet est long. J’avais donc emporté pour la circonstance, un livre de poche : « Petite apologie de l’expérience esthétique ». De Hans Robert Jauss, aux éditions Allia pour ne pas les citer. Pourquoi ce choix ? Pourquoi pas ? Moi quand je lis sur la quatrième de couverture :
Ils sont peu nombreux, ceux qui ont le courage de transgresser l’interdit et de se comporter comme l’un des patriarche de ma discipline, Léo Spitzer, qui un jour, comme un ami le trouvait assis à son bureau et le saluait de ces mots : « Tu travailles ? », eut cette réponse digne d’être méditée : « Moi, je travaille ? Mais non, je jouis ! »
Hans Robert Jauss.
Dans le livre, Hans Robert cite Valéry et son essai sur Léonard de Vinci…« Notre perception, dit-il, est tellement émoussée par l’habitude due à la répétition quotidienne, que nous ne voyons plus que ce que nous nous attendons à voir : « Au lieu d’espaces colorés, ils prennent connaissance de concepts. Une forme cubique, blanchâtre en hauteur, et trouée de reflets de vitres est immédiatement une maison pour eux : la Maison ! Idée complexe, accord de qualités abstraites. » A l’encontre de cela, un tableau peut nous enseigner que ce que nous voyons, nous ne l’avions encore jamais vu. La perception esthétique ne requiert donc aucune faculté particulière d’intuition, mais une vision libérée par l’art du « déjà vu » de tout ce qui la détermine à priori à l’insu du sujet et qui acquiert par le fait du langage la fixité du cliché. »
Tiens, ça m’a donné envie de faire une photo !