Je pense que la vague nationale et officielle d’injonctions à l’émotion et au « je suis Charlie » qui déferle depuis plus d’une semaine n’est pas tant la conséquence des meurtres commis les 7 et 8 janvier que la confirmation de la part de soutien explicite à l’ordre républicain et à l’universalisme des dominants que manifestaient déjà il y a 8 ans « l’affaire des caricatures » et la défense brandie tout azimut et sans mise en perspective depuis des décennies de la « liberté d’expression » par les rédacteurs d'un journal satirique.

Je pense que "la liberté d’expression » est une abstraction.

Je pense que ce qui existe, ce sont des expressions, qui résultent de choix politiques, opérés dans un contexte social particulier, à un moment particulier par des personnes qui se trouvent plus ou moins en position de s’exprimer. Ces phrases, ici, sont mon expression.
Les individus qui brandissent à l'unisson "je suis Charlie" n'apparaissent plus que comme une foule, une masse, un bloc, derrière un seul slogan.

Je crois assez peu m’avancer en disant que si Charlie Hebdo était depuis longtemps devenu un symbole, il n’a pourtant jamais été autre chose que ce que ses contributeurs ont décidé d’y écrire ou dessiner. Charlie, c’est leurs expressions. Ce symbole est lui le résultat de la réception de ces expressions dans un contexte social donné, celui de la France au tournant du XXIème siècle. Autrement dit, prendre la peine de connaître et comprendre le contexte social au sein duquel on se trouve s’exprimer permet d’envisager, d’anticiper quelque peu cette réception, et l'emploi qui peut en être fait, par qui, à quelles fins. Et d’éviter de se retrouver soi-même trop lourdement érigé en symbole.

Inversement, être complètement débordé et dépassé par cette réception trahit surtout une méconnaissance et une inconscience de la position qu’on se trouve y occuper.
Le fait est depuis vingt ans au moins que les rédacteurs de Charlie Hebdo n’ont pas choisi de se pencher trop inconfortablement sur la conscience ni la connaissance de leur propre position sociale.
Et que le débordement est cette fois–ci allé jusqu’au tragique.

Charlie Hebdo, ce sont des expressions particulières, comme elles le sont toutes. Mais ce sont des expressions particulières dont les auteurs, pour s’être laissés aller à incarner très complaisamment les "valeurs républicaines" et l’arrogant universalisme de dominants autosatisfaits, se sont, entre autres, à plusieurs reprises retrouvées à frayer en compagnie de ministres de l’intérieur en exercice, au cours des dix dernières années.
La provocation politique, même lorsque ses agents n’ont pas conscience de ce qu’ils font, est une arme au service du Pouvoir. Contrairement à ce que tant de dessinateurs de presse ont tenu à surligner sans la moindre finesse les jours qui ont suivi les assassinats, les stylos, les crayons, les claviers ne sont pas le contraire des armes à feux. L'expression est une arme. On ne s'exprime pas innocemment, encore moins lorsqu'on est un journal satirique.
Même ici, sur ce modeste blog, lu de quelques dizaines de personnes, quelques centaines exceptionnellement, je ne prétends à aucune innocence.

Pour tout cela, je ne suis évidemment pas Charlie. Mais je ne me contenterai pas de dire cela.

Je pense que « Je suis Charlie » est une arme au service de la continuation et du renforcement de la ségrégation et de la stigmatisation sociale actuelle, dirigée contre celleux qui en sont déjà victimes.

C'est un marqueur politique. C'est une sommation. Qui "n'est pas Charlie" ou n'a pas respecté la minute de silence est probablement contre beaucoup de choses contre lesquelles on ne saurait être impunément.

Quelques personnalités remarquablement antipathiques, comme madame de Saint Cricq, ou la « capacité à tout récupérer » du capitalisme, ne sauraient dissimuler le banal emploi politique d’injonctions à l’émotion et à l’empathie avec le Pouvoir que nous avons déjà tant de fois vues à l’œuvre, et que nous verrons encore.

La religion comme l’irréligiosité sont ici, encore et sinon toujours, du moins une fois de plus, un prétexte.

Le deuil et les larmes ne sont jamais une excuse à la complaisance, surtout lorsqu'il s'agit d'un semblable deuil.
Il est toujours urgent de penser, et de donner de l'air à la pensée. Le sang ne coule pas qu'en France, et les souffrances infligées ne se mesurent pas seulement en nombre de morts.