I. Qualifier d’ « abstentionnistes » celleux qui avaient tout autre chose à faire, quoi que ce fût, que de se déranger des occupations qui étaient les leurs pour s’en aller dimanche dernier répondre docilement à l’invitation du Pouvoir démocratique à venir lui apporter leur participation et leur implication, dit assez brutalement combien c’est de fait les juger dans la perspective du Pouvoir, combien c’est faire montre de ce que sa propre pensée se trouve moulée dans les formes que ce même Pouvoir produit.


II. C’est opérer une réduction brutale de la réalité, ramenée aux vicissitudes des modalités de perpétuation et d’ancrage dans les têtes des formes actuelles, démocratiques du Pouvoir – une réduction du même ordre que le brutal rétrécissement imprimé par la fente d’une urne à l’horizon intellectuel citoyen. Leur avenir, leur possible, leur pensée doivent nécessairement passer régulièrement par ce chas étroit. Le présent qu’ils ont bâti en est issu. Et il s’en trouve encore parmi elleux pour se prétendre les idées larges !


III. Comme il n’y a de blasphème que d’un point de vue de croyants, la notion d’ « abstention » n’a de sens que du point de vue de l’Etat et de ses amis. L’exigence de participation au vote est à la démocratie la plus sophistiquée ce que son résultat est à la plus grotesque des républiques bananières. Pour rendre sa fiction opérante, pour exister, il lui faut, à défaut d’unanimité, chercher le vote exprimé d’une majorité autant que possible écrasante, et enthousiasmée de venir jouer là son rôle de quantième de statistique. Et quiconque se trouve avoir fait tout autre chose ce jour là, quiconque ose penser et vivre hors de son calendrier, quiconque a l’outrecuidance de parler une autre langue que lui et de ne pas s’adresser ni répondre, même par la négative, au Pouvoir, à ses demandes de « libre expression », à ses sondages d’opinion, à ses média se voit alors caractérisé par lui par sa seule absence dans la communion démocratique, et voit sa personnalité et ses actes réduits à cette absence, ressentie justement par le pouvoir comme un scandaleux défaut d’allégeance. Ce sur quoi le pouvoir n’a pas étendu son emprise, ce qui s’en est dépris ne doit pas apparaître, ni, mieux encore, se connaître.


IV. L’Etat devant tout envahir et régenter, y compris et surtout les esprits, la démocratie devant être la préoccupation de chacun, le vote y constitue un rite crucial auquel se dérober n’est pas pensable. Par sa participation au scrutin, qui vote marque son appartenance à la communauté. Par le fait qu’ellil accepte de répondre à la même question que toutes et tous, et en recourant au même jeu limité de termes, selon les mêmes formes, ellil affirme son adhésion à un paradigme commun, au sein duquel il y a heureusement place pour d’irréductibles oppositions en carton pâte.
Le terme « abstention » sert justement à dissimuler cet impensable, à le rendre invisible en l’habillant d’un seul et unique geste de refus, en le travestissant en contre-moule de participation. De qui l’on dit qu’ellil s’est « abstenu », il est est supposé qu’ellil a quand même agi, pensé et vécu en fonction du vote. Le référent demeure le vote attendu, c’est l’évènement le plus important de la journée, et tout vécu singulier s’efface devant ce moment sacré de communion démocratique. Les média montrent les élus – ces citoyens égaux aux autre ! – mettant leur bulletin dans l’urne, pour bien rappeler à chacun(e) que ce jour là, ellil a autant de pouvoir qu’eux. Sauf que c’est faux : si les bulletins des uns et des autres sont effectivement indistincts, en revanche, les gestes des élus et personnalités politiques pèsent nettement plus lourds que ceux des simples citoyenn(e)s.
Qui n’a pas vécu ce jour en fonction du vote, qui n’a pas agi ni pensé en fonction de l’élection, qui a joui de désirs et de préoccupations indépendants de ceux qu’attendait de lui le Pouvoir n’existe pas. Ellil ne figure pas non plus dans l’univers mental citoyen, ellil n’y est pas représenté – si ce n’est sous les figures repoussantes, et définies d’avance, de l’égoïste apolitique ou du spectateur imbécile. Lorsque l’étrangeté radicale et assumée aux préoccupations citoyennistes n’est pas évoquée comme une abstention, comme un silence par dépit – « j’aurais bien voté, mais devant les candidats/les programmes, je me suis abstenu » -, elle est traditionnellement présentée sous la forme de la pratique d’un loisir supposé d’autant plus innocent et dépourvu d’implication politique qu’il est silencieux, et se trouve encadré par l’Etat : la pêche à la ligne. Le fait de ne pas avoir répondu à la question posée, de ne pas avoir perçu la nécessité de le faire, est ravalé au rang d’une forme d’autisme, d’abêtissement. Les non-votants sont supposés avoir autant à redire à la question politique que les poissons qu’ils sont également supposés pêcher les jours d’élections.


V. La liberté commence pourtant dans la capacité à ne pas réduire sa propre pensée au cadre imposé par la société spectacliste et son omniprésente communication (souvenez-vous, autrefois on disait propagande, ou bourrage des crânes. Mais storytelling et buzz sont tellement plus trendy). A ne pas se laisser submerger par ce « trop de réalité » évoqué par Annie le Brun


VI. Le monde est ce qu’il est. Mais si nous disposons de facultés intellectuelles, c’est entre autre pour concevoir qu’étant le produit d’une histoire, bien qu’il soit tel, il aurait aussi bien pu être autre. Il ne s’agit pas de le fuir dans le songe et l’illusion, mais de lui contester, de contester à tout ce qui existe et manifeste ostensiblement son empreinte et sa pesanteur, leur prétention au monopole de la réalité, de le leur disputer en occupant avant eux, et indépendamment d’eux, le terrain de notre imaginaire, qui est aussi le terrain de notre pensée, et l’espace où celle-ci produit de la liberté. Il s’agit de préserver et de chercher à forger et enrichir une perception, un vocabulaire et des concepts qui ne soient pas pour le Pouvoir autant de chevaux de Troie.
Il s’agit de connaître combien tout ce qui existe procède aussi d’une politique du fait accompli et du pied dans la porte, et de l’assumer en attaquant justement cette stratégie. Refuser commence par refuser de voir sa pensée colonisée par le Pouvoir (et donc par admettre qu’elle l’est).


VII. Le Pouvoir doit tout régenter et imprime effectivement sa marque partout. Mais pour commencer de penser contre lui je dois être capable de partir de l’idée qu’il pourrait ne pas être là, qu’il pourrait ne pas exister, qu’il n’est pas une fatalité ni une nécessité : et qu’une pensée qui ne soit pas régentée par lui pourrait exister, que ces possibilités sont des réalités, des possibles fondés, sur lesquels je peux justement faire fond contre le pouvoir existant, contre l’envahissement du monde et des têtes qu’il opère, contre ce qu’il est, contre ce que son existence nous fait à tous.
Alors seulement, fort de ce possible qui, pour n’être que virtuel, n’en est pas moins fondé, je peux commencer de regarder les mythes et les chimères du Pouvoir avec des yeux désabusés, je peux commencer de rester sourd à ses sirènes, et percevoir ses stratégies d’envahissement et d’étouffement pour ce qu’elles sont réellement : l’absence de liberté que je peux constater est leur conséquence, la conséquence d’entreprises d’anéantissement toujours renouvelées à l’encontre d’une liberté existante en puissance, à l’encontre d’une menace envers son hégémonie dont chacun peut être capable. En présence du pouvoir, c’est l’arsenal déployé en permanence par lui, ses agents et ses amis, contre la faculté de penser un peu librement, qui constitue la preuve la plus flagrante de l’existence de cette faculté.


VIII. Il n’est que des électeurs déçus – qui, pour être dépités, n’en demeurent pas moins électeurs, et se pensent tels - pour « s’abstenir ». Il n’y a que les amis de l’Etat qui parlent d’ « abtentionnistes ».
Celleux qui commencent de penser hors de lui ont d’autres mots et une autre actualité à la bouche, que ses amis n’entendent pas, et dont ils ne veulent pas entendre parler.