Les laïcard-e-s aiment à invoquer la célèbre expression de Marx à propos de la religion : « c'est l'opium du peuple ».
Et aussitôt, on les voit qui se mettent à penser en Ministres de l'Intérieur, ou comme les plus zélé-e-s de ses valets.

S'il leur plaît tant de parler de l'islam en termes d'opium, en sus des relents d'orientalisme persistant qu'on peut y deviner, c'est que, chez les ami-e-s résolus de l'Ordre Républicain, il s'agit aussi d'une métaphore policière : comme la drogue, la religion, c'est mal, parce que « c'est aliénant » (même que c'est ce que Marx aurait dit!). Haro sur le baudet donc, sus à la misère religieuse: et que l'Etat prenne des mesures drastiques contre les criminels qui s'y adonnent !
On reconnaît là cette délirante identification au point de vue de l'Etat qui caractérise toujours l'intoxication citoyenne, et qui plastronne aussi bien chez les indomptables rebelles anarcho-beaufs de Charlie-Hebdo que chez une féministe aussi enragée et radicale que Caroline Fourest ... ou chez les si peu occidentales Femen.

Il faut cependant les excuser. C'est qu'ellils n'ont pas plus su lire ce vieux macho de Marx, à propos de la religion comme consolation d'une vie sur terre aliénée, qu'ellils n'ont su le faire à propos de l'aliénation et du fétichisme marchand, ou de l'idéalisme tout aussi céleste de l'Etat libéral.

Et celleux d'entre eux qui, par inadvertance, auraient eu le courage d'ouvrir l'Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du Droit de Hegeloù figure cette phrase, l'ont alors fait en citoyen-ne-s.
Ces petits soldats de la laïcité étaient, et sont toujours, convaincu-e-s d'avance de ce qu'ellils devaient y trouver: une charge simpliste, directe, virulente contre la religion, son abominable obscurantisme et sa triste aliénation. Ellils l'ont certes ouvert, mais c'était pour y lire cette formule, et elle seule – à tout le reste, y compris ce titre, il faut donc admettre que nos laîcard-e-s n'ont rien entendu, et pour cause : puisque le texte qu'ellils avaient sous les yeux se trouvait dire hélas exactement le contraire de ce qu'ellils étaient venus y chercher.
Hélas pour eux, nos laïcard-e-s ont l'éhontée suffisance de croire que personne n'a pu parvenir à y lire quoi que ce soit de plus.

Pour Marx, la critique du ciel devait en effet devenir la critique de la terre, et la critique de la religion en Allemagne menait à la critique du droit allemand, à la critique de la politique allemande ; la critique du royaume des cieux, et de la religion comme pensée fausse, menait à la critique de l'Etat comme version terrestre du royaume des cieux, menait à la critique de l'Etat comme version terrestre de la même fausseté.

Une telle démarche est à rebours complet de celle de nos laïcard-e-s actuel-le-s qui parlent à torts et à travers de l'opium religieux: pour qui la critique du droit français, de l'Etat et de son colonialisme, la critique politique du système existant, institutionnel, de rapports de domination, en particulier de race, doit impérativement se taire, au nom de leur stupéfiante « critique » laïque focalisée sur la seule religion d'un groupe dominé, la religion musulmane.

A propos de la religion, les laïcard-e-s prétendent donc se placer sous l'autorité de la critique matérialiste de Marx: mais ellils le font toujours à contresens. Les laïcard-e-s ne le citent que pour confirmer qu'il est, de leur point de vue, urgent que la critique de la terre, de la politique - à laquelle, selon son propos, la critique de la religion aboutissait, - s'efface et se taise devant la critique tellement plus urgente de ce qu'il reste aujourd'hui du ciel. Ellils le brandissent, mais à l'envers: et prétendent sur un ton spectaculairement alarmé, en n'importe quelle mauvaise compagnie, que la critique du racisme politique serait en fait aujourd'hui au service de la promotion de l'aliénation religieuse musulmane, et que, si le colonialisme d'Etat n'est pas soutenu et encouragé avec assez de zèle et fermeté dans ses mesures d'exception, cette religion risquerait de devenir la principale consolation de cette vallée de larmes.





(Une telle conclusion laissant sans voix, permettez donc que j'insère ici quelques lignes de silence).






Ce n'est pas le pourquoi des souffrances, la cause du malheur des êtres humains réels, et ce qui peut les pousser à chercher une consolation, aussi absurde, illogique puisse-t-elle paraître, qui intéressent nos laïcard-e-s : mais bien de s'assurer que ces êtres humains iront chercher comme elleux une consolation dans la soumission aux illusions étatistes, plutôt que dans la soumission aux illusions religieuses.
Que l'on puisse chercher, au contraire des républicain-e-s laïcard-e-s à « en finir avec une situation qui a besoin d'illusions » (du même Marx, même texte), et en particulier avec l'illusion étatiste qui a pris le relai des illusions religieuses, qu'en conséquence de quoi l'on refuse aussi de se taire devant l'étalage de complaisance et de compromissions Etatistes laïques, sans même s'attarder plus sur la navrante suffisance autosatisfaite et méprisante dont s'autorisent ces esprits forts qui se flattent, excusez du peu, de parvenir, au XXIème siècle, à débusquer des incohérences et des irrationalités dans les mythes religieux! - ne fait pas partie de leur horizon intellectuel.

Sitôt que l'on a le tort d'évoquer devant les laïcard-e-s le rôle historique de la laïcité dans la formation de l'Etat moderne, dans l'impérialisme de l'Etat Français, dans sa politique coloniale jusqu'à aujourd'hui, et le rôle primordial de cette politique dans les malheurs présents des habitants de ce pays, ellils s'empressent de justifier les exceptions, stigmatisations, dispositions inégalitaires, lois scélérates etc. qui caractérisent et constituent encore aujourd'hui cette politique, et qui contreviennent ouvertement, au nom de sa laïcité, à ses propres prétentions universalistes, par la nécessité évidente de combattre en usant de moyens aussi pertinents, l'inacceptable archaïsme de la foi religieuse des racisés et colonisés qu'elles ciblent.
Sitôt qu'on leur met sous le nez le racisme d'Etat, institutionnel, sitôt qu'on évoque la continuité coloniale d'Etat, l'archaïsme enfin, tout aussi inacceptable, de ce même Etat qui nous régit tous, c'est la menace d'un péril religieux porté par une minorité de racisé-e-s, d'infériorisé-e-s qui est mise en avant – et la naïveté supposée d'interlocuteurs décidément incapable de concevoir que les vêtements de quelques musulmanes constituent évidemment la menace la plus inquiétante qui pèse sur la condition faite aux femmes en France !
Sitôt qu'on met en question trop précisément le rapport qu'entretiennent la persistance du système de domination colonial et de son racisme, et la persistance ou la résurgence du religieux chez une partie des français traités en colonisé-e-s et racisé-e-s, les laïcard-e-s se mettent en colère : et, brandissant fièrement une citation de Marx extraite d'un texte et d'une pensée qui les contredit, vous qualifient d'islamo-gauchiste.