La lumière atteinte, Marion choisit le froid embusqué entre les draps comme objet de colère. « Froid, merde, dans cette piaule de merde, que j’ai froid ! » Son corps se débattait dans les rouleaux de sa chemise de nuit en coton trop longue. « Je devrais dormir tout habillée », pensa-t-elle, dans les remparts du pantalon et des collants, au lieu que ses mains soient livrées à l’approche du nu. Des mains anxieuses, repoussant le tissu, définissant lentement lignes et volumes. La peau attendait, interdite. « Xavier », prononça-t-elle, et la sonorité du nom fit se rétracter sa chair sous une intrusion trop concrète. Xavier, redit-elle plus bas, alors que s’imposait plus nette l’image du corps anguleux, les mains osseuses et pressantes… Tout à l’heure, à l’angle de la rue, une violence mal contenue avait butté le front de gamin monté en graine contre la peur qui battait dans la poitrine de Marion. « Non, non, je peux pas, tu sais bien qu’elle veut pas – Mais c’est toi qui payes, tu fais ce que tu veux et tu l’envoies chier, ta proprio ! ». Refuser encore et il l’abandonnerait, lassé, au vide de la dérive quotidienne. Elle dit encore « Xavier », le froid seul lui montait des jambes.
D’exaspération, elle chercha le commutateur. L’éclairage brutal rendit à la pièce les imites de son espace, la repeuplèrent des objets dont la hideur multicolore n’épargnait nul recoin. Mascottes de caoutchouc, peluches usées, porcelaines niaises, Marion accumulait les mots pour un écho à sa rage : cette vieille, elle me fait payer une chambre encombrée d’horreurs, elle m’interdit d’y amener un ami, la vieille frustrée, la vieille avare…Marion éteignit la lumière et trouva le sommeil, gorgée de colère vaine, « demain, je lui demanderai… »
Marion frappa à la porte, intimidée devant la paroi d’un silence.
- Entrez.
- Je peux entrer ?
- Entrez donc.
De la pièce meublée d’obscurité émergea la vieille dame, avec aux yeux, grand ouverts, cette fixité qui ne regarde pas.
- Que voulez-vous ?, dit-elle, regardant soudain Marion, qui ne put dire ce qu’elle avait cru vouloir.
- Je voudrais, je voulais… madame, pourquoi me louez-vous cette chambre ?
- Je suis très pauvre, mon enfant. Je n’ai que des souvenirs. Vous manque-t-il quelque chose ?
- Non, non, je…voulais savoir…
- Et que savez-vous maintenant ?
- Rien, merci madame, excusez moi.
- Je vous en prie. Bonsoir.
- Bonsoir madame.
Marion tremblait, la main sur le loquet. Sans bruit, elle referma la porte.
Le caoutchouc usé avait acquis la souplesse d’une peau vivante, les doigts de Marion s’oubliaient à l’entour des oreilles rondes. Des craquelures tissaient sous le nez minuscule l’éventail d’un réseau fragile. Une petite souris, murmurait Marion, un petit jouet de tout petit enfant…le mot « petit » la berçait. Elle chercha en vain aux extrémités du caoutchouc l’empreinte de dents. L’enfant ne mordillait donc pas sa souris. Elle chercha encore, des larmes peut-être, de l’humidité réfugiée au creux du jouet mou qui aurait, en séchant, laissé une écriture de gerçures, les hiéroglyphes des grands chagrins de la petite enfance. L’odeur fade, bête, du jouet exploré l’arracha à cet attendrissement qui montait. Elle reposa la souris à sa place, entre une bergère blanche de porcelaine sucrée de rose et la boule de verre où priait Notre Dame de Lourdes en ses strates de neige artificielle. « Le musée des horreurs, lâcha tout haut Marion, je vois d’ici la tête de Xavier, s’il entrait là ! » ? Elle tendit la main vers le jouet de caoutchouc, suspendit son geste, éteignit la lumière, se découvrit des larmes proches qu’elle refoula.
- Je peux entrer ?
- Oui, entrez.
- Je voudrais vous demander quelque chose. Est-ce que je pourrais enlever les objets qui sont sur les étagères de ma chambre ? je voudrais y mettre des objets à moi, pour me sentir un peu chez moi.
- Vous êtes chez vous dans cette chambre. Vous ne l’aimez donc pas ?
- C'est-à-dire que…tous ces objets ne m’appartiennent pas, il me semble que je serais mieux si je les remplaçais par des objets à moi.
- Vous en possédez beaucoup ?
- Non mais j’en achèterais, à mon goût.
- Ils vous déplaisent donc tant ?
- Ils appartenaient à vos enfants ?
- Ce sont ceux de mon fils. Il est mort à dix neuf ans. Assassiné.
- Assassiné … ?
- La guerre. Mon fils s’est jeté au devant d’une balle, pour sauver son colonel, il est mort sur le champ. Ils ne m’ont même pas rendu son corps. Aussi pauvre que je sois, j’ai refusé la pension qu’ils me proposaient. Jamais je n’accepterai un sou des assassins de mon fils.
- Et ces jouets ?
- C’était sa chambre. Je ne veux pas y toucher.
- Pardon, madame.
- Je vous en prie, vous ne pouviez pas savoir. C’était un enfant très sage, jamais il n’avait de caprices. Il aimait ses jouets et en prenait grand soin. Vous aussi êtes sage, bien élevée, gentille.
- Oh non, pas moi. Excusez moi, je ne voulais pas…Bonsoir madame, je dois travailler.
- Allez mon enfant, bonsoir.
J’étouffe dans cette chambre, comment respirer au milieu de toutes ses reliques, elles me tueront, j’en ai rien à fiche de ce bazar, j’ai honte de vivre dans cet étalage de goût immonde, ces horreurs me pompent l’air, son fils, mais ce n’est pas ma vie, je veux de l’air, j’étouffe, elle ne peut pas m’interdire de recevoir Xavier, j’ai pas épousé son fils, merde ! C’est décidé, je lui dis, elle va refuser et moi je me tire, qu’elle trouve une autre locataire, si elle croit qu’il va s’en trouver d’autres qui pourront supporter de vivre enfermées dans ces souvenirs de pacotille, je lui en souhaite, moi j’en peux plus, je fais ma vie et j’envoie paître ces caoutchoucs, ces bergères et ces ramoneurs…
- Bonsoir madame, je voulais vous dire, j’ai un ami, je voudrais le recevoir dans ma chambre, puisque je suis chez moi.
- Vous ne m’avez jamais parlé de votre ami, sans doute est-il étudiant comme vous, sérieux, convenable. C’est bien naturel, à votre âge, jolie comme vous l’êtes. Il faudra me le présenter. Si vous avez de l’attachement pour lui, je ne refuserai pas le droit de l’amener dans votre chambre, il vous faut un peu d’intimité pour mieux faire connaissance. Je vous fais confiance, vous n’êtes pas une de ces dévergondées qui cherchent à coucher avec le premier venu, n’est-ce pas ?
- Qu’est-ce que ça peut bien vous faire, j’ai bien le droit d’être ce que je veux.
- Et que voulez-vous être ?
- Mais rien, je suis comme tout le monde, pas plus gourde qu’une autre, aujourd’hui on fait pas tant de cérémonies, je couche avec qui je veux quand je veux !
- Peut-être mais pas dans cette chambre. Si vous ne la respectez pas vous pouvez partir, je chercherai une autre locataire, je me suis trompée sur votre compte. Vous n’aimez pas véritablement l’ami dont vous me parlez, n’est-ce pas ?
- Qu’est-ce que vous en savez ?
- Si vous l’aimiez, vous ne parleriez pas en ces termes. Partez, je vous en prie. Laissez-moi seule.
Marion étouffait ses sanglots dans les carrés de crocher multicolores qui bariolaient le lit, je ne voulais pas, balbutiait-elle, non, je ne veux pas.
Elle se redressa d’un coup, pris son porte-monnaie, compta tout l’argent dont elle disposait, enfila son manteau et sortit en courant.
Elle entra chez un fleuriste, demanda un bouquet de roses, les plus belles, les plus chères. Comme on la regardait, intrigué, elle sourit au travers des larmes qu’elle ne retenait pas : « c’est pour ma propriétaire, c’est une vieille dame seule, son fils est mort, à la guerre, mettez beaucoup de rubans, s’il vous plaît. »
andréa has replied to Valeriane ♫ ♫ ♫¨*•♫♪…Tu as le droit d'être franche et d'avoir tes préférences, je l'ai été aussi avec toi !
Bisous à toi.
Ma propriétaire était riche, radine et sotte comme un panier, collante pour couronner le tout.
Il n'empêche que grâce à cette expérience d'un cadre de vie hideux, je profite tous les jours d'un mur nu et d'un décor choisi comme d'un luxe à savouer encore et encore.
Bon dimanche à toi
et à mon étage, je retrouve les réticences d'êtres et de générations qui fondent sous le combustible humain.
Votre commentaire personnel est magnifiquement exprimé.
Merci Andréa.
de cette atmosphère empesée qui petit à petit mène à l'ouverture à l'autre....
en premier lieu ----- un style très simple -harmonieux ----- en second les temps sont respectés -----
pas de fautes d'orthographe ------ excellent respect de la mise en page et de la ponctuation ------et au vu de ce que j'ai déjà lu sur votre blog ----la poésie est aussi votre passion -------je vous le dis sincèrement ----- bravo --amicalement -------
jusqu'au moment de l'assassinat final à coups de roses et de rubans.
L'ambiance me rapelle "Le Locataire" de Roman Polansky.
C'est un plaisir de lire des réactions qui donnent un écho à ce que j'ai voulu dire.
Amitiés
Daniel
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