Quand je suis allé à Varanasi en octobre 2018 avec le projet de réaliser un livre sur l’ONG Action Bénarès, je connaissais déjà l’association, sur laquelle j’avais écrit un article il y a plusieurs années. Cette fois, l’idée initiale était de faire un documentaire télévisé pour lui venir en aide. Le projet n’ayant pu aboutir, je me suis dit qu’un livre serait plus aisément réalisable. Quand je suis arrivé sur place, je dois reconnaître que je n’avais pas d’idée bien arrêtée sur ce que serait ce livre, une fois sorti de l’imprimerie.

Pour un livre, l’approche n’est pas la même que pour un reportage photographique destiné à un magazine.
Pour un reportage de presse écrite il faut bien entendu s’investir à fond, entrer dans son sujet, en comprendre toutes les facettes afin de rapporter les images et les mots qui restituent la réalité avec précision.
Pour l’aspect photographique, si à l’issue de l’editing vous obtenez une série d’un minimum d’une vingtaine d’images différentes, c’est gagné ! Il faut un choix suffisant avec « une image d’ouverture », des plan larges, des plans serrés, des cadrages verticaux et horizontaux pour diversifier la mise en page. Mais rares sont les magazines qui publient beaucoup de photos. Si ils en publient entre 5 et 10, on peut s’estimer heureux. Mais ce n’est pas une raison pour bâcler le travail. Si les photos sont fortes, complémentaires et diversifiées, on augmente ses chances d’être diffusé.

Le livre, lui, nécessite une démarche différente. Là, il faut sélectionner entre 100 et 200 d’images. On ne joue plus dans la même catégorie. Même un livre de 84 pages comme « Bénarès, pour l’Amour des intouchable », on doit « nourrir » la maquette, sans lasser le futur lecteur. Ça demande une implication sans faille. Et un travail d’autant plus acharné que je n’avais pas 6 mois devant moi pour ce reportage.
Comme j’ai la chance de travailler vite, j’avais envisagé que cette aventure me prendrait au moins 15 jours. In fine, je suis resté presque 5 semaines à Varanasi.

L’expérience m’a démontré que si vous revenez plusieurs jours de suite au même endroit, vous aurez toujours de nouvelles opportunités de faire des photos très différentes de celles prises les jours précédents. Prendre son temps permet de mettre toutes les chances de son côté. Malgré ça, je trouvais qu’il me manquait toujours quelques chose. D’où ce séjour prolongé pour tenter de revenir avec un travail abouti. S’il manque une photo quand on est rentré chez soi, c’est trop tard. A moins d’avoir les moyens illimités et se payer un nouveau billet d’avion pour réparer « l’oubli ». Ce n’est pas mon cas et les frais étaient à ma charge.

La réflexion issue du terrain

Pour m’imprégner du « sujet », je me fais guider sur les lieux d’interventions par l’équipe soignante d’Action Bénarès.
Le lendemain de mon arrivée, tôt le matin, je suis déjà à pied-d’oeuvre dans le bidonville de La Khabuza. Je veux bénéficier de la douce luminosité matinale car en Inde, les lumières sont souvent très violentes et contrastées si on se lève trop tard. Je passe la matinée à observer le travail des soignants, le comportement des résidents du bidonville vis à vis de l’équipe et comment ils me perçoivent en ma qualité d’étranger. Dès le début, je suis étonné de la gaité qui règnent en ce lieu, pourtant symbole de misère. Je fais quand même quelques photos « pour me chauffer ». L’une d’entre-elles a quand même été sélectionnée pour le livre. Je trouve même que c’est l'une des meilleures.

Je fais connaissance avec les personnes qui viennent se faire soigner. Elles m’identifient immédiatement avec bienveillance comme un membre de l’ONG. J’ai préalablement pris le précaution de demander aux soignants d’expliquer la raison de ma présence. Elles savent que je suis journaliste et que je prépare un livre. Jouer la transparence est indispensable pour tisser une relation de confiance.

Au fil des jours et en consultant tous les soirs ma production photographique, le livre commence à prendre forme dans ma tête. Les longues soirées à discuter avec l’équipe m’aident aussi à faire avancer le projet.

Très vite, il m’apparaît qu’il faut aller au-delà du simple témoignage sur le remarquable dévouement de l’équipe médicale. Les « héros » de cette aventure sont aussi les « intouchables ». Ces hommes et ces femmes, ces enfants qui viennent se faire soigner et qui vivent dans la plus totale précarité. Dans le bidonville, à l’hôpital des grands brûlés, sur les gaths qui mènent sur les rives du Gange ou dans la léproserie de Kashi, ces « cassés de la vie » ne sont pas que de simples patients. Eux aussi ont une histoire à raconter.

C’est ainsi qu’est née l’idée d’intégrer dans le livre des portraits de quelques uns de ces pauvres gens. Le livre prend à ce moment une autre dimension. En racontant -avec leur accord- leur vie, je vais croiser leur vécu à celui de l’ONG. Des histoires étroitement liées. Je dois leur rendre hommage en les sortant de l’anonymat. Mettre en évidence leur humanité car comme tout le monde, ils expriment des joies et des souffrances. Il faut éviter que les photos ne les réduisent à une « illustration de la misère du monde sur papier glacé ». Au-delà de leur image, aussi respectueuse soit-elle, c’est le texte qui va leur donner vie et leur rendre leur humanité.

Seul le lecteur pourra dire si j’y suis parvenu.

Si le livre vous intéresse, l'intrégalité du prix de ventre est reversé à Action Bénarès:
actionbenares.org/index.php?lang=fr

English
"Benares Action, for the Love of the Untouchables"
The birth of a book

Action Bénarès, for the Love of the untouchables "
Book design

When I went to Varanasi in October 2018 with the project of producing a book on the NGO Action Bénarès, I already knew the association, on which I had written an article several years ago. This time, the original idea was to make a TV documentary to help him. The project could not succeed, I told myself that a book would be more easily achievable. When I got there, I have to admit that I had no firm idea of ​​what this book would be like after I left the print shop.

For a book, the approach is not the same as for a predominantly photographic report for a magazine.

For a written press report, it is of course necessary to invest yourself thoroughly, to enter into its subject, to understand all its facets in order to relate the images and the words which accurately reproduce reality.
For the photographic aspect, if at the end of editing you get a series of at least twenty different images, it’s won! You need a sufficient choice with "an opening image", wide shots, close shots, vertical and horizontal framing to diversify the layout. But few magazines publish a lot of photos. If we publish between 5 and 10, we can consider ourselves happy. But that’s no reason to rush the job. If the photos are strong, complementary and diverse, you increase your chances of being published.

The book itself requires a different approach. There, you have to select between 100 and 200 images. We no longer play in the same category. Even an 84-page book like "Bénarès, pour l'Amour des untouchable", you have to "fill in" the model, without tiring the reader. It requires unwavering involvement. And even more hard work than I had 6 months before me for this report.
As I am fortunate to work quickly, I planned that this adventure would take me at least 15 days. Ultimately, I stayed almost 5 weeks in Varanasi.

Reflection from the field

To immerse myself in the "subject", I am guided to the intervention sites by the Action Bénarès care team.
The day after my arrival, early in the morning, I was already hard at work in the slum of La Khabuza. I want to benefit from the soft morning light because in India, the lights are often very violent and contrasting if we get up too late. I spend the morning observing the work of caregivers, the behavior of slum residents towards the team and how they perceive me as a foreigner. From the start, I was amazed at the gaiety that reigns in this place, yet a symbol of misery. I still take some photos “to warm myself up”. One of them was nevertheless selected for the book. I even find it to be one of the best.

I get to know people who come for treatment. They immediately kindly identify me as a member of the NGO. I previously took the precaution of asking the caregivers to explain the reason for my presence. They know that I am a journalist and that I am preparing a book. Play transparency is essential to build a relationship of trust.

As the days go by and by consulting my photographic production every evening, the book begins to take shape in my head. The long evenings chatting with the team also help me move the project forward.

Very quickly, it seemed to me that it was necessary to go beyond the simple testimony of the remarkable dedication of the medical team. The "heroes" of this adventure are also the "untouchables". These men and women, these children who come for treatment and who live in total insecurity. In the shantytown, in the hospital for burn victims, on the gaths which lead to the banks of the Ganges or in the leper colony of Kashi, these "broken people" are not just simple patients. They too have a story to tell.

This is how the idea was born to include in the book portraits of some of these poor people. The book then takes on another dimension. By telling - with their agreement - their life, I will cross their experience with that of the NGO. Closely related stories. I must pay tribute to them by exiting them from anonymity. Highlight their humanity because like everyone else, they express joy and suffering. We must avoid that the photos reduce them to an “illustration of the misery of the world on glossy paper”. Beyond their image, as respectful as it is, it is the text that will give them life and give them back their humanity.

Only the reader will be able to tell if I have succeeded.
actionbenares.org/index.php?lang=en