L'eau sacré de Mère Ganga

Debout dans le fleuve, entouré de cette foule bigarrée et recueillie, dans mes paumes jointes j'offre au soleil levant l'eau que j'ai puisée et qui s'écoule entre mes doigts. Elle retourne ainsi à Ganga que je perçois dans sa totalité, en tant que processus. Ganga, au-delà d'ici et maintenant, au-delà des ghats et de la foule, se fond dans l'immensité du temps et de l'espace. Ganga, c'est une unité mouvante: en amont jusqu'à sa source, à deux mille kilomètres d'ici, dans l'himalaya glacé, en aval jusqu'à son embouchure, à Calcutta, où Ganga s'unit à l'océan. Océan d'où elle vient, dont l'eau s'évapore, redevient nuage, neige ou averse de mousson, pour alimenter un autre fleuve avant de lui revenir sans cesse en un cycle éternel. Ganga, c'est à la fois ici et maintenant, hier et demain: ses rives ont vu tant de générations naître et mourir. Sur ses rives , Ganga a vu s'établir les premiers villages; Ganga a abreuvé sans discrimination les cheveaux de tous les envahisseurs: barbares Aryens, Moghols cruels, Anglais et autres. Les conquérants viennent puis s'en vont, mais elle est et sera toujours là, Mère Ganga, l'éternelle, toujours pareille mais jamais identique: on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, les Grecs le disaient déjà. Magestueuse et sereine, rien ni personne ne pourrait stopper son cours indolent.
Ganga, c'est cela et c'est pareil pour tout objet, pour tout être. Chaque homme est lui même un fleuve de sa conception à sa mort et pourtant il n'est qu'une goutte, un instant fugace dans l'immense fleuve humain d'aujourd'hui, d'hier et demain. Mais il porte en lui tout le cosmos, car " il n'existe rien dans l'univers qui ne soit dans le corps humain ...ce qui est ici est ailleurs et ce qui n'est pas ici est nulle part " dit le Vishvasâra Tantra.

André Van Lysebeth
Tantra ou le culte de la Féminité . ( ed. Flammarion )