La fleur de l'oubli

Quand j'aurai fermé les yeux,
Qu'on aille me mettre en terre
Au pays de mes aïeux,
Dans leur petit cimetière.

Point de somptueux tombeau
Ni de lourde et froides dalle :
Que douce comme un berceau
Me soit la glèbe natale !

Entre l'Orain vagabond
Et l'église qui somnole,
Que dormir il fera bon
Au milieu de l'herbe folle !

A tout jamais dans l'enclos,
Sous six pieds de terre grasse,
Je goûterai le repos
Sans que nul ne me tracasse.

Mes voisins seront charmants :
Les morts n'ont plus la parole !
Seront-ils de mes parents
Ou de mes amis d'école ?

Qu'importe ! ils ne diront pas
S'ils sont Pierre ou Clémentine,
Ou s'ils doivent leurs trépas
A la fièvre scarlatine.

Ni s'ils étaient laboureur,
Meunier, sacristain, ivrogne,
Gaulliste, épicier, facteur,
De chine ou de la Bourgogne.

Parfois, l'ombre d'un vivant
Viendra fleurir un tombe,
Et s'en ira, marmottant,
Avant que la nuit ne tombe.

Dans les matins clairs et doux
Pinsons, roitelets, mésanges,
Ensemble prieront pour nous
Jésus, Marie et les anges ;

Et le soir, le rossignol
Nous fera la sérénade,
Ainsi qu'un tendre Espagnol
A sa belle de Grenade.

Les aiguilles tourneront
A l'horloge de l'église ;
Les jours, les ans s'enfuieront
Comme un oiseau dans la brise.

Mon souvenir s'éteindra,
Plus de moindre chrysanthème
Sur moi ne se fanera
Ce sera l'oubli suprême !

Alors mon ami le vent,
De son aile de poète,
Sèmera, compatissant,
Sur ma tombe une fleurette ;

Et cette fleur de l'oubli,
Sera d'or et sans épines :
Un splendide pissenlit,
Avec de longues racines !



Gabriel Gravier 1969