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juste des histoires de rien

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December 1st, 2009

La nuit de toute chose




Quand vient le vent

et les feuilles qui crevassent

quand vient la pluie

avec son tempo de calebasse


Sur nos toits bleus

à la nuit des hivers, pendue

la lune feu

soulève des ailes de corbeaux.


Où vont leurs cris

quand on sait qu'un silence s'abîme

avec le temps

dans le sommeil de l' oubli?


Où vont leurs ombres

qui brassent l'air épais

des fumées de l'hiver ?


Dans la nuit de toute chose perdue.



Viens me chercher

Avec tes baisers et tes rimes

Quand vient le sang

Trop noir des nuits d'hier


Prends ma guitare

et joue moi cette lune rousse

s'il est trop tard

pour chercher le soleil


dans la nuit de toute chose perdue .


Quand vient le temps

des silences et de la poussière

quand vient le vent

qui balaye la rue déserte


Prend mes amours

et rend moi le simple mystère

de leurs cheveux bruns

de leurs cheveux gris


dans la nuit de toute chose perdue .



Je serai là

sentinelle à la tête haute

sur mes remparts

à soigner les étoiles qui saignent


Je serai là

Pour te dire comment tu règnes

Toi ma lumière


sur la nuit

de toute chose

perdue .

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November 21, 2009

Carmen en tête



Depuis quinze ans ,chaque samedi , il se levait très tôt .


Il avalait un café , debout, prenait ses casse-croûtes ,sa thermos , les fourrait dans un sac et filait sur la pointe des pieds.


Il allait à l'étang .


Il avait sa cabane de pêcheur . Elle était rudimentaire . Quelques planches, un toit fabriqué avec les moyens du bord , un sol en terre battue . A l'intérieur , une table rustique récupérée dans un dépotoir, deux chaises , une paillasse dans un coin pour la sieste, la grande armoire métallique où il rangeait le matériel .


Son château .


Le matin, il arrivait toujours avant le lever du jour ,même en été. Il allumait à tâtons la petite lampe à pétrole suspendue au crochet . La lumière jaune jetait des ombres dansantes sur le sol . Il respirait un grand coup. Il était chez lui .


Son royaume.



Il commençait toujours par le même rituel, depuis des années : Il choisissait le matériel pour la journée, le posait sur la table, s'asseyait devant et le vérifiait avec une application méticuleuse.

Hameçon, lignes ,bouchons . Il alignait les plombs , les serrait avec les dents ,lustrait les cannes , nettoyait les embouts . Puis il se servait un café chaud et contemplait son travail préparatoire en méditant quelques carpes . Il attendait le point du jour , la main sur la tasse en plastique , le cœur léger , l'âme tranquille . Quand le jour se levait enfin, il regardait par la petite fenêtre l'ombre qui mangeait les arbres . Elle allait diminuant , laissant apparaître les contours des choses, tantôt dans la brume , tantôt sous la pluie et même parfois dans l'étrange couleur rose des matins rayonnants.


Son paysage.


Puis il se levait, prenait son matériel et sortait de son antre . Il choisissait son endroit en fonction de la saison , de l'orientation du vent et souvent par simple goût d'être ici ou là. Parmi ses coins , il y en avait un qu'il préférait : Juste sous le grand saule . Non pas que ce coin de pêche fut miraculeux car il n'avait pas souvenir d'y avoir attrapé plus de poissons qu'ailleurs . Mais dans l'espace circulaire qui longeait l'étang, c'était le seul qui offrait à la fois l'abri et la proximité de l'eau .


Son arbre.



L'étang était caché . Il fallait prendre un chemin de broussaille qui longeait la forêt de châtaigniers , puis traverser un pré que la pluie rendait boueux . En automne et en hiver , il garait sa petite voiture à l'entrée du pré et continuait à pied , s'éclairant avec sa lampe de poche. Il connaissait le chemin par cœur . Personne ici ne pouvait le déranger . Ses amis savaient que le samedi il était à l'étang .


Son étang, sa solitude , son havre de paix.



*


Ce matin là, c'est l' hiver. Il fait très froid . Il se pourrait bien que l'étang soit gelé .

Il a décidé la veille d'y aller quand même.

Il ne veut pas manquer ça.

S'il faut, il fera un trou dans la glace pour y jeter sa ligne.

Il a tout ce qu'il faut dans la cabane.


Il part . Dans la voiture, il fait froid. Le chauffage est en panne depuis longtemps. Il se dit qu'il fera très froid dans la cabane . Mais il a ce qu'il faut : des habits chauds, un anorak, des couvertures et même le petit poêle suédois qui ne fait pas de fumée. Il pourra pêcher un peu pendant que la cabane se réchauffe. Puis il se reposera en mangeant ses casse-croûtes.


La terre est gelée. La voiture peut rouler dans le pré . Il la gare près de la cabane. Il laisse les phares allumés le temps de mettre en route la lampe à pétrole.


Le froid est mordant , l'herbe gelée crisse sous ses chaussures de marche . A l'intérieur il fait à peine moins froid que dehors ; un long ruban pâle s'échappe de sa bouche à chaque respiration. Il ôte ses gants , met le petit poêle suédois en route et prépare son matériel . Il met de côté la pioche pour creuser la glace et s'occupe de ses lignes.


Il ira sous le saule, c'est décidé.


Quand tout est prêt , il fait presque bon dans la cabane. La buée s'est condensée sur les carreaux de la petite fenêtre . Il se lève, essuie le verre en dessinant une petite lucarne par laquelle il pourra voir le jour se lever, comme d'habitude... Comme d'habitude ,il s'assoit en face de la petite fenêtre. Comme d'habitude il se sert un café et, la main sur la tasse en plastique, médite sur la pêche à venir . Comme d'habitude, le jour finit par poindre , révélant lentement le paysage familier . Comme d'habitude il choisit ce moment pour sortir ..Pioche en main, il se dirige vers le grand saule qui laisse retomber ses branches fines et nues sur le sol gelé . Le paysage est splendide . Le froid a figé le ciel dans une lumière cruelle qui dessine déjà des ombres nettes,tranchées presque calculées pour donner la réplique à la nuit . L'étang est gelé . Le blanc s'irise ça et là , aux endroits où des touffes d'herbes , des morceaux de bois sont prisonniers de la glace. Il soupèse la pioche, il faudra creuser pour pêcher. Cela le ravit .


L'aventure dans sa douce habitude.


*


C'est en tournant le dos à l'étang pour vérifier son outil qu'il s'aperçoit que quelque chose ne va pas .


Le saule.


Il n'est pas pareil .


Il n'est pas comme d'habitude .


Il y a une ombre qui ne peut pas être là.


Le soleil s'est levé, il est très bas et empêche de voir distinctement . Il éblouit .


L'homme met sa main en visière .


Il sursaute puis reste figé . L'ombre …


L'ombre nouvelle a bougé .


Il reste tétanisé .Il ne comprend pas . Quelque chose de grave est en train de se passer.

Il doit faire un effort surhumain pour reprendre ses esprits .

Doucement, il recule. Encore. Il marche à reculons. Il a abandonné sa pioche entre la cabane et le saule. Ses yeux restent fixés sur l'ombre mouvante qui s'agite sous les branches du saule .Quand il a fait une bonne dizaine de mètres en reculant , il se retourne brusquement et court vers la porte de la cabane.


A l'intérieur il fait chaud . La buée a disparu sur les carreaux. Il se place prêt de la petite fenêtre et essaye de regarder vers le grand saule. Mais c'est presque impossible, le saule n'est pas dans l'angle de vision de la petite fenêtre. Il ne voit qu'une partie des branches .


Il s'assoit . Il essaye de calmer la panique qui l'envahit .


« Il y a quelqu'un sous le saule, j'en suis sur »


Qui est ce? Que veut il? Que faire ?


Ces trois questions tournent dans sa tête et se cognent l'une à l'autre comme les boules folles d'un billard électrique .


Que faire? Que veut il? Qui est ce?


Il boit le reste du café froid dans la tasse de plastique . Il essaye d'imaginer .Un vagabond? Un pêcheur égaré ? Un assassin? Est il seul ou bien est il venu en bande?


Il faut savoir. Mais il ne faut pas être vu .


Enfin il tient quelque chose : savoir, ne pas être vu.


Il ouvre la porte de la cabane et regarde le paysage familier . Il se souvient que derrière le saule, il y a une petite bosse avec un fouillis d'arbustes .Derrière, il pourrait observer l'arbre sans être vu. Mais comment y aller ?


Il sort , le dos plaqué contre les planches, il fait le tour de la cabane en bois . Son cœur est prêt à exploser . Derrière la baraque, il est caché mais pour atteindre la petite butte il doit faire le tour par la haie qui borde le terrain . Il sera à découvert . L'autre pourra le voir. Il décide de ramper jusqu'à la haie.


*


Derrière la petite butte en terre , il est à l'abri des regards . Personne ne peut le voir . Allongé contre le sol froid, il écarte doucement les petites branches . Il regarde vers le saule qui est à une vingtaine de mètres . Ce qu'il voit est incroyable . Un homme est adossé à son arbre et pèche tranquillement dans son étang. A cette distance il ne peut qu'apercevoir une silhouette anonyme. L'homme porte un ciré jaune , il a mis la capuche sur sa tête. Il réfléchit , essaye encore de comprendre mais il se heurte à nouveau aux trois questions qui le taraudent :

qui est ce? Que veut il? Que faire ?

L'homme semble immobile . Il a jeté sa ligne dans un trou . C'est un spectacle étrange que cette étendue de glace blanche que le soleil matinale fait scintiller ça et là . Et ce trou dans glace avec un bouchon bleu turquoise qui flotte ...la ligne de nylon est invisible , on dirait que la canne est suspendue comme une branche de saule . Puis il ya cette tache jaune adossée à l'arbre , cette forme humaine qui occupe le lieux, étrangère, envahissante...menaçante . Il rampe à nouveau vers la cabane . Il en fait le tour en se plaquant contre les murs .A l'intérieur, il fait trop chaud .Le poêle à plein régime a créé une atmosphère tropicale . L'humidité du sol s'évapore et se condense à nouveau sur les carreaux de la fenêtre, sur le verre de la lampe, sur le fer de l'armoire . A l'intérieur de l'armoire, il manque une canne. Comment ne l'a t'il pas vu en arrivant ? Et son ciré jaune ... disparu .

L'homme pèche avec son matériel .

Hagard, il jette un regard circulaire dans sa cabane . Il comprend que tout a changé . Sur la paillasse,il y a une couverture marron qu'il ne connait pas et une paire de chaussures de ville crottée. Il en est sur, ce ne sont pas les siennes .


Son pied heurte quelque chose de mou . Il regarde. C'est un sac de toile . Une sorte de besace de chasseur . Il l'ouvre . Des casse-croutes , une bouteille de vin a demi entamée , un verre en plastique , des couverts en vrac.


Il fouille dans le tiroir de l'armoire , trouve son couteau . Il le met dans sa poche et sort . Il fait à nouveau le tour de la cabane , rampe jusqu'à la haie puis se cache derrière la butte en terre.


L'homme a bougé . Il est debout et semble vérifier sa ligne . Le soleil d'hiver est un peu plus haut . Le ciel d'un bleu limpide donne à la couche de glace une teinte particulière . L'ombre du saule y est mauve sauf à l'endroit du trou .


Il écarte les branches des arbustes . Cela fait un bruit d'animal qui fouit .


Brusquement l'inconnu se retourne; Il regarde en direction de la butte .


« Il y a quelqu'un ? »


La voix a des intonations surprenantes . Il lui semble connaître cette voix, mais il n'en ai pas sur. Elle est à la fois familière et étrange : Quelque chose qui viendrait de l'intérieur et de l'extérieur en même temps . Comme si l'autre imitait sa voix .


Il s'aplatit, se cache derrière la butte . Il voudrait se fondre dans le sol gelé . Il entend les pas de l'autre qui approchent de la cachette . Instinctivement sa main droite serre le manche du couteau dans sa poche . Mais l'autre a changé de direction . Les pas s'éloignent .


Il se soulève sur un coude et voit la silhouette de l'autre qui se dirige vers la cabane . Il entend la porte s'ouvrir et se fermer . Il n'a plus de question, il ne cherche plus à savoir qui ni pourquoi. Il sait seulement que quelqu'un est là , dans son terrain, chez lui, dans sa cabane et que ce n'est pas normal.


Il rampe à nouveau vers la baraque . Il se plaque contre les planches , pose sa tête contre le bois. Il entend les bruits assourdis qui viennent de l'intérieur . L'inconnu farfouille dans la cabane . Il sifflote un air d'opéra comme s'il était chez lui. C'est Carmen .


: « Si tu ne m'ai-

mes pas je t'aime

et si tu m'aimes...

prends garde à toi .. »


L'homme siffle comme s'il était heureux de quelque chose ...


Il n'ose plus bouger. Il reste prostré . Il lui semble que la terre se dérobe sous ses pieds .


« Il faut que j'aille chercher du secours, pense t-il soudainement « Cette idée lui fait du bien. Prendre la voiture , démarrer vite, avant que l'autre ait le temps de réagir , se rendre au commissariat le plus proche …


*


Je n'ai pas tué cet homme, Monsieur l'inspecteur , j'en suis certain. Quand j'ai quitté l'étang, il était encore dans la cabane.


- On a retrouvé un opinel planté dans son dos , il y a vos empreintes sur le manche ,comment expliquez vous cela?

- Je ne sais pas, j'ai dû le faire tomber en me précipitant vers la voiture . J'étais paniqué , Monsieur l'inspecteur .comprenez bien, personne ne vient jamais à l'étang , en quinze ans je n'ai jamais eu de visite ...

- Etes vous sur d'aller bien? Avez vous des troubles particuliers, une maladie neurologique? êtes vous sujets à des anxiétés particulières?

- Pas que je sache , Monsieur l'inspecteur . Je mène une vie tranquille . Chaque samedi je vais à l'étang où je me repose de la semaine .

- Depuis quand possédez vous cet étang ?

- Depuis quinze ans , je l'ai acheté avec mon héritage , à la mort de papa . J'ai construit cette cabane qui est mon petit coin tranquille .

-Vous avez les titres de propriété?

- Oui, bien sûr, ils doivent être quelque part à la maison .Pourquoi ?

- Nous serions curieux de pouvoir jeter un coup d'œil sur ces papiers, Monsieur, car l'étang appartient depuis quinze ans à l'homme que vous venez d'assassiner...


*



Dehors, il s'est mis à pleuvoir . Il pense à la glace de son étang qui doit être en train de fondre . Il pense à ses cannes , son matériel dans la cabane . Il pense aux matins roses de l'été et aux pluies de l'automne . Bientôt , il retrouvera tout ça . C'est juste un cauchemar , il y a forcement une explication.


Il voit juste la pluie qui ruisselle sur les branche de l'arbre , derrière les barreaux de la fenêtre .



Il s'assoit sur le lit en fer blanc . Il prend le papier et le relit pour la centième fois : demain, il verra son avocat ; il lui expliquera tout . L'avocat comprendra ; à eux deux ils trouveront le moyen de dénouer cette abominable machination. Cette idée lui donne du courage . Elle le réjouit .

Il se lève , plante son regard dans les carreaux de la fenêtre , observe à nouveau la pluie qui mouille l'écorce et se met à fredonner un air d'opéra:


Si tu ne m'ai-

mes pas je t'aime

et si tu m'aimes ,

prends garde à toi... »





Lio.D 2009

HdR 12

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